Article publié le 18 août 2008
Faut-il contrôler la responsabilité ? C’est sensiblement la question que pose Corinne Lepage suite à La liberté pour sauver la planète. J’ai en partie répondu avec Je négligerais le pouvoir de l’argent. Plus précisément, Corinne Lepage se demande :
Pour que la responsabilité soit reconnue au niveau international, ne faut-il pas des règles et des tribunaux internationaux ?
C’est une question complexe à laquelle je vois deux réponses. La première, c’est les tribunaux, c’est une réponse que les anciens auraient pu proposer. Je ne fais qu’entrevoir la seconde et il faudrait lui consacrer un livre pour ne faire que l’effleurer. Je vais donc me contenter d’exposer mon intuition.
Comme je l’ai souvent expliqué, les systèmes auto-organisés sont les plus robustes, les plus en accord avec la nature, les plus aptes selon moi à résoudre nos nombreux problèmes sociétaux. Ces systèmes pour fonctionner ont besoin d’un jeu de règles fécondes, des règles en petit nombre qui peuvent évoluer mais qui, en même temps, sont difficiles à outrepasser (il faut laisser une faible marge de permissivité pour autoriser l’évolution).
Si la responsabilité corolaire de la liberté est l’une de ces règles comme je le crois, nous devons nous efforcer de la faire respecter. Nous devons inventer une justice de la responsabilité.
Comment punir celui qui pollue mon air, qui réduit ma liberté de respirer un air propre, qui nie ma liberté, m’incite moi-même à nier celle des autres, m’incite moi-même à l’irresponsabilité ?
La propagation de l’irresponsabilité est flagrante. J’entends toujours dire « À quoi bon protéger la planète en France puisque les Chinois polluent des centaines de fois plus que nous. » Je crois que nous devons commencer par donner l’exemple. La responsabilité elle aussi se propage. Par ailleurs, 50 % de la pollution générée en Chine est imputable à la consommation occidentale. Nous sommes donc les premiers responsables de pollution des autres.
Comment donc imaginer une justice universelle de la responsabilité ?
Tout d’abord une observation. La nécessité d’une justice universelle de la responsabilité n’implique pas la nécessité d’une gouvernance universelle. Les systèmes auto-organisés ne sont pas gouvernés même si des leaders peuvent les animer.
Une justice universelle n’a donc pas pour autant besoin d’un organe central qui d’ailleurs serait épouvantablement lourd à mettre en œuvre.
On peut imaginer une justice elle-même auto-organisée. Mais un problème se pose immédiatement. Qui fixe les quelques lois génératives de cette justice ?
Pour éviter la régression à l’infini, une boucle sans fin d’auto-organisation, il faut soit imposer par le haut un jeu initial de règles universelles, soit à petite échelle expérimenter des règles locales. Si elles s’avèrent efficaces, si les gens qui les acceptent s’en trouvent satisfaits, elles se propageront avec la responsabilité qu’elles favoriseront.
Internet s’est ainsi développé à partir de multiple initiatives locales. La justice universelle de la responsabilité environnementale pourrait faire de même.
À première vue, le passage en force par le haut semble capable de donner des résultats plus rapides que cette approche évolutive mais, dans un domaine où la liberté doit elle aussi être favorisée, je doute de son efficacité. Dans un univers complexe, la ligne droite n’est pas le plus court chemin. Chacun de nous doit choisir la responsabilité… Ça prendra du temps mais ça marchera.
Si Tim Berner Lee avait créé le premier navigateur web avec l’intension de remplacer la presse, on lui aurait ri au nez et son invention aurait été méprisée. Il faut avancer pas à pas. Internet n’a pas été créé comme un media killer, il le devient peu à peu. Mais il apparaît comme la solution la plus foudroyante pour tuer la presse papier. Aucune attaque préméditée, dite rationnelle ou top-down, n’aurait été aussi redoutable.
Et qu’aurait-on dit à Time Berner Lee s’il avait affirmé que son navigateur règlerait les problèmes écologiques ?
La police environnementale hors de l’Etat
Supposons maintenant qu’à une échelle donnée nous nous imposions la responsabilité environnementale. Comment punir l’irresponsable ? C’est en gros le travail de la justice traditionnelle. Un voleur ou un assassin sont d’une certaine façon des irresponsables.
Qui dit punir, dit police. Qui dit police, dit État. Une justice universelle aurait donc besoin d’un État lui aussi universel, autrement dit d’une gouvernance mondiale.
Là encore nous pouvons imaginer une autre approche. L’irresponsable doit être confronté à la responsabilité des autres. « Si tu me forces à respirer l’air que tu pollues, je ne peux pas l’accepter. Je dois te dénoncer. J’en ai aujourd’hui les moyens avec internet et ces moyens ne vont que se multiplier. »
Cette dénonciation n’est pas de la délation car le dénonciateur est avant tout une victime. Quand je découvre dans un aliment un produit nocif, ou un produit tout simplement inutile, je me dois d’en avertir mes amis et tous les membres de mon réseau.
Responsables, ils sauront que faire, par exemple boycotter le produit décrié, donc punir immédiatement l’irresponsable sans qu’une police ou même un tribunal n’intervienne. Comme dans le cadre d’une justice traditionnelle, la peur de la punition agira aussi.
Ce système ne peut fonctionner que dans le cas d’un rapport de force en faveur des hommes conscients de leurs responsabilités. Il ne peut naître qu’à petite échelle et se généraliser. Il faut commencer par lutter contre les petits irresponsables avant de s’attaquer aux plus gros.
Il serait vain de vouloir faire changer de logique Monsanto ou Total avec une approche bottom-up. Dans la situation actuelle, il faut opposer à ces monstres d’autres monstres, c’est-à-dire des organismes aussi puissants qu’eux. C’est en gros la situation actuelle, une situation plutôt bloquée d’ailleurs.
Mais ne condamnons pas l’approche par le bas sous prétexte qu’elle est impuissante contre les gros. La progression de la responsabilité est en route. Le degré de responsabilisation augmente chez beaucoup de gens. Un de ces jours, un seuil sera franchi où les responsables seront les plus puissants que les irresponsables, même les plus gros.
En attendant, les lois contre les pollueurs peuvent favoriser la responsabilisation. Elles ne règleront pas tous les problèmes. Elles ne sont même pas la solution aux problèmes. Elles m’apparaissent comme les règles génératives primitives de la responsabilité environnementale. Comme lors d’un bootstrapping, elles disparaîtront une fois la responsabilité dominatrice. Le but est d’éviter la pollution a priori pas de punir les pollueurs.
Mais ces lois devenus inutiles ne disparaîtront pas si elles émanent d’une institution internationale. Je vois dans ces monstres centralisés un danger. Ces entités quasi autonomes une fois en place cherchent toujours à se perpétuer. Elles ne font alors qu’entraver le système et en bloquent l’auto-organisation.
Créer pour régler un problème elles sont incapables de s’auto-dissoudre une fois le problème résolu. Grosses entités créées pour lutter contre de grosses entités, elles chercheront à les préserver pour justifier leur existence.
En fait, les lois contre les pollueurs n’ont pas besoin d’être unifiées ou centralisées. Chacune impose sa contrainte et pousse dans son domaine d’application, dans sa région d’application, à la responsabilité.
Une des meilleures lois est aujourd’hui l’information. Quand tu sais les merdes que tu bouffes, tu deviens responsable et tu sanctionnes à ton échelle les irresponsables.
La responsabilité ne s’impose pas, elle se gagne.
C’est un long chemin mais il mène plus surement au but que la voie directe qui semble par trop évidente : une bonne loi universelle.
Nous avons besoin d’une prise de conscience universelle, pas d’une loi universelle.
Les lois mettent en œuvre l’éthique, elles ne la précèdent pas.
Nous devons construire une éthique universelle de la responsabilité environnementale. Nous devrions étudier les quelques peuples, souvent qualifiés de primitifs, qui ont développé une éthique de la responsabilité environnementale. Je pense aux indiens Koguis décrits par Éric Julien.
Comme par hasard ces sociétés étaient souvent non centralisées. L’autorité supérieure a tendance à déresponsabiliser car il y a transfert de la responsabilité vers le haut. Nous avons besoin de la ramener au niveau de chacun des pollueurs potentiels, c’est-à-dire chacun de nous.
Si les employés d’une entreprise qui pollue sont responsables cette entreprise ne polluera plus. Si au contraire l’entreprise affronte l’entité internationale, nous nous trouvons en situation de guerre où le plus puissant l’emporte, le plus puissant étant le plus riche… et le plus riche est souvent l’irresponsable qui s’enrichit en s’asseyant sur la liberté des autres.
L’irresponsabilité ne doit pas être monnayable. Or, si elle est du domaine d’une instance quelconque, elle le sera car cette instance sera achetable alors que nous tous, notre foule intelligente, ne l’est pas.
A vrai dire, je vois dans votre démonstration une illustration somme toute familière de la loghorrée libérale : la seule sanction opportune et "raisonnable" dans un contexte d’économie mondialisée, c’est la dénonciation, c’est-à-dire : l’appel à la conscience du consomateur-usager. C’est un discours asez bien rodé, mais qui pourl’heure - c’est une opinion personnelle - ne me semble toujours pas démontré. Ne fût-ce que parce qu’il évacue d’emblée la question de la "vraie" répression, en l’occurence celle des pollutions volontaires et assumées. Vous écrivez ainsi :
"Un de ces jours, un seuil sera franchi où les responsables seront les plus puissants que les irresponsables, même les plus gros."
On aimerait le croire ; ca n’est toujours pas le cas. Les "plus gros" que vous évoquez, ne nous le cachons pas, sont naturellement les entreprises multinationales. Les Monsanto, les Nestlé, les TOTAL, Areva et j’en passe. Or il ne faut pas confondre : ces entreprises TEMOIGNENT d’une conscience écologique, par le biais de la com’ - assurément abondante - mais ne la mettent pas en pratique. Qu’est-ce qui s’y oppose ? La nécessité de remplir les poches des actionaires, peu sensibles pour l’instant aux bénéfices annexes à long termes. Et parmi ces actionnaires figurent bon nombre de ce qu’on appelle pudiquement les "institutionnels", à savoir secteur bancaire, assurance, et ... fonds souverain (autrement dit les Etats).Les puissances de la planète sont donc toujours, substantiellement pourrait-on dire, arc-boutées vent debout contre l’écologie. On sent un frémissement, je vous le concède, mais soyons francs : tant qu’il consiste en un ensemble de discours publicitaires, on restera dans le symbolique.
Vous écrivez encore :
"Le but est d’éviter la pollution a priori pas de punir les pollueurs".
Ceci est de nature à susciter le débat - débat vieux comme le monde mais pas vraiment résolu : la dimension préventive de la répression. Certes, en d’autres domaines, Robert Badinter soutenait que la peine de mort ne faisait peur à personne. Dans le domaine économique, cette critique présente d’autres atours : la peine civile ou pénale ne fait qu’entraver ls opérateurs économiques, qu’il ne serait pas raisonnable de punir en cas de comportement irresponsable. Voire. Que doit-il donc en être d’un importateur qui, en connaissance de cause, introduit des produits alimentaires avariés et donc dangereux (voire mortels) pour la sécurité publique ? Sous prétexte qu’il s’agit d’une action de nature commerciale, est-on invité à en tenir les conséquences pour négligeables, ou inhérente aux aléas de la mondialisation ? N’est-ce pas pourtant plus grave de vendre un quartier de vache folle, des hormones de croissance ou des médicaments diffusés en l’absence d’agrément, que de voler un scooter ? Tout ça, encore une fois, mérite réflexion ; mais il ne faut pas jeter l’eau de la loi avec le bain du juriste ! ;-)
Faut revenir sur terre mon bon monsieur. La théorie c’est bien gentil, mais face à la connerie humaine ça fait pas le poids. Pourtant ça fait pas 18 mois qu’on a eu la dernière élection présidentielle pour jauger la profondeur du puits ...
Ce qui risque de se passer à laisser faire, c’est que seuls les autarciques passeront à travers la crise. Crise qui sera bien plus douloureuse que si l’on avait mis qq garde fous.
Ceci dit, tant que l’on gardera notre modèle de société "démocratique", aucun changement ne sera possible. Et c’est pas demain la veille qu’on en changera.
(à propos de la presse, internet etc : ce sont les journalistes qui ont creusé leur propres tombes, la presse écrite était déjà morte, tout comme est mort la politique responsable)
brrr,
ethique et responsabilité ???? ya comme un pt pb épistémologique.
l’éthique relève pour moi de la dialectique axiologique qui nous permet d’acculturer nos pulsions ;
La responsabilité de la dialectique sociologique nous faisant sortir de notre nature animale grégaire.
Pour bien illustrer la necessité de séparer radicalement et au moins en théorie ces deux champs, il suffit de constater que les pathologies du vouloir (névroses et psychopathies) ne sont pas celles de l’être ou de notre émergence à l’histoire (psychoses et perversions). Si la confusion des deux champs restait maintenue, celà voudrait dire que l’on veut expliquer les unes par les autres (ce que la psychanalyse a malheureusement un peu fait, alors qu’il parait quand même à peu près évident que les déterminismes à l’oeuvre ds les unes et les autres sont distincts).
Quid alors d’une éthique de la responsabilité ? celà revient à constater que de fait, les deux determinismes sont à l’oeuvre, l’un sociologique d’une construction collective de lois et codes - mais s’originant ds les démarches et reflexions d’une personne sociologiquement inscrite, voire d’un groupe de personnes - l’autre axiologique mettant en évidence un processus de légitimation morale minimal, mais qui pourrait être partagé.
Comment sait-on que l’on parviendrait à un tel résultat ? Tout simplement parce que la duplication de lois et codes sur un tel paradigme permettrait, par la répétition des mises en échec avec le même ’défaut’ constaté de légitimation, de voir se répéter les effets d’un même syndrome malgré la variété des symptômes phénomènologiquement observables. Bref, chacune des quatre formes de psychopathies se planteraient tjs structuralement de la même façon ds le corps des lois et codes ainsi construits. A ce moment là et à ce moment là seulement l’humanité aurait fait un léger progrès, entre autre ds la conception de ce qu’elle appelle le pouvoir, qu’il soit d’ailleurs politique ou religieux puisque les deux redeviendraient de fait indistincts quant aux effets de filtrage des comportemnts, bien que divergents ds leurs explications ’logiques’(scientifiques) ou mythiques.
Bon, mais visiblement, je suis subrepticement passé à une autre forme, à une autre façon de faire de la politique, et où aucun pouvoir (quelconque) ne serait de fait confié à ceux qui n’en ont pas sur eux-mêmes... en même temps que j’ai aussi un peu pulvérisé ce qui restait de la philosophie qui s’entend à maintenir la confusion du sociologique et de l’axiologique, pour la remplacer par des hypothèses falsifiables... (ex : pour moi la distinction prévention et précaution est fallacieuse. Ce n’est pas parce que les risques sont connus (positivement)ds le 1er cas que les politiques, justement, et les chercheurs avec, savent construire pour autant des stratégies de prévention qui soient effectivement opératoires, puisqu’il est évident qu’elles ne peuvent pas prendre la même forme ni avoir les mêmes effets suivant que les individus soient sains, névrosés ou psychopathes ; sauf à précisément atteindre une codification permettant de faire le tri entre ces trois catégories en laissant chacun libre... :-))
(je termine ma phrase) ... ce qui du coup fait sauter la distinction prévention/précaution puique le dispositif pousse la prévention jusqu’à atteindre le sens de la précaution implicite (inconciente) des individus... :-p










