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Venise, une cité disparaît sous les eaux

Article publié le 4 mars 2008

Cette semaine, je voyage dans deux villes mythiques. J’ai profité de ma dernière journée à Rome pour passer quelques heures au Vatican. Avec 900 habitants, c’est l’un des pays les moins peuplés au monde, c’est aussi le deuxième pays que je visite durant mon voyage. Le lendemain matin je prends un train qui m’emmène à Venise.

Venise, une cité disparaît sous les eaux

Une ville unique au monde

Je suis plongé dans mon travail pendant les quatre heures du trajet et en sortant de la gare j’ai l’impression de changer de monde. Avec plus de 250 000 habitants, Venise est l’une des plus grandes villes au monde, sans voitures. J’en profite pour faire une galerie de photos des différentes utilisations des bateaux : bateaux-bus, bateaux-poubelles, bateaux-grues, bateaux-taxi…

J’ai l’impression de pénétrer un labyrinthe avec son réseau de canaux sombres, les grands murs pleins de mauves et de jaunes des maisons et le blanc des palais vénitiens qui se succèdent. Malheureusement, certains bâtiments sont en mauvais état, les façades auraient besoin d’un coup de jeune. Ce sont surtout les bases des maisons qui sont attaquées par le mal de Venise. Les nouveaux courants créés dans les canaux à cause du déséquilibre de l’écosystème de la lagune et les vagues des bateaux à moteurs effritent les briques et sapent les bases de sable et d’argile.

Venise est constituée d’un ensemble d’îles situées au sein d’une lagune, entre l’embouchure du Pô et le fond de la mer Adriatique. La ville se développe économiquement et politiquement depuis le Vème siècle, notamment grâce à sa position entre terre et mer. Pendant 10 siècles, la sérénissime sera l’une des principales puissances méditerranéennes. Marco Polo est parti de Venise pour rejoindre la Chine. Je ne suivrais pas sa route, mais nous allons aux mêmes endroits : Chine, Asie centrale …

Menaces sur la ville et sa lagune

Lors des grandes marées, appelées « aqua alta », une partie de la ville se trouve sous les eaux. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais son ampleur va grandissant. Sara et Francesco, deux des six étudiants qui m’hébergent dans leur appartement, m’expliquent qu’ils craignent plus l’affaissement des fondations en argile et en sable que les aqua alta. Au XXème siècle, des puits ont été forés pour pomper la nappe phréatique et le sol s’est affaissé de près de 20 centimètres.

Des canaux dans la lagune ont aussi été creusés pour le passage des cargos vers le port et pour les bateaux de croisière qui vont jusqu’en face de la place Saint Marc. Un collectif s’est créé à Venise pour demander que ces grands bateaux restent en dehors de la lagune, comme pour le port de Monaco, et que des transferts de charges ou de passagers puissent s’effectuer depuis l’extérieur.

En effet, ces grands bateaux nécessitent le creusement de canaux pouvant atteindre 15 mètres de profondeur, de véritables canyons pour la lagune, où s’engouffrent des mètres cubes d’eau salée et une vitesse importante. Cette infrastructure accentue les échanges d’eau salée avec la mer et augmente l’impact et le niveau des marées. En outre, la présence de ces navires de croisière pendant une journée face à la place Saint Marc produit autant de pollution atmosphérique que 15 000 voitures : il faut faire tourner les systèmes de chauffage, les moteurs, les climatisations… Une pierre du palais des doges est tombée récemment, j’ai vu les échafaudages pour effectuer les réparations. L’une des raisons de la chute serait l’attaque des polluants sur la pierre, ce qui est tout à fait nouveau.

La force de l’eau emporte aussi vers la mer le limon et les sables fins qui constituent le fond de la lagune et la base de son écosystème. Ces matières organiques charriées par le Pô et les autres rivières qui se jettent dans la lagune constituent les éléments de base pour la chaine alimentaire, viennent ensuite les plantes puis les animaux. Il y a un risque de voir cette chaine alimentaire fortement modifiée.

Les sables fins transportés hors de la lagune entrainent un nivellement du fond. Hors les espèces ont chacune besoin d’un niveau d’eau différent, depuis les îlots au ras de l’eau, immergés uniquement lors des grandes marées, jusqu’aux fonds de la lagune, profonds de quelques mètres. C’est cette diversité qui garantit l’écosystème particulier de la lagune de Venise.

Un troisième problème, à l’origine de tous les autres, est le comblement de la lagune. Depuis l’époque fasciste, un port industriel a été créé en construisant des nouvelles plateformes. Il s’est ensuite encore étendu. Un aéroport est arrivé à une époque plus récente, toujours en conquérant plus d’espace sur la lagune. La dernière attaque en date est la fermeture des bassins de pisciculture situés à l’ouest. La vague de privatisation de l’économie italienne est clairement visible, puisque les nouveaux propriétaires de ces bassins traditionnels ont fermé les passages d’eau entre leurs bassins et la lagune.

Au total, c’est près d’un quart des 55 000 hectares de la lagune qui a disparu depuis moins d’un siècle. La suite est une histoire de logique. Si vous réduisez un volume, tout en y augmentant le volume d’eau, le niveau des eaux est forcé à s’élever.

L’expansion du volume de la mer dû au réchauffement du climat joue un rôle moins important, de l’ordre de quelques centimètres en un siècle, mais sans cesse croissant. Il pourrait facilement dépasser les quarante centimètres au siècle prochain.

Une solution qui aggrave les problèmes

Les pouvoirs publics tentent de réagir bien sûr. Venise est l’une des villes les plus touristiques au monde, et la place Saint Marc, qui est la plus menacée, est classée comme patrimoine commun de l’humanité par l’Unesco.

La réponse tient en quatre lettres : MOSE. En 2011, ce projet pharaonique doit fermer les trois bouches qui permettent à la lagune de communiquer avec la mer. Près de quatre-vingt portes de vingt mètres par trente seront fixées sur des fondations de plusieurs dizaines de mètres de profondeur. Des articulations spéciales doivent permettre à ces portes de se relever lorsque de l’air sous pression chassera l’eau qu’elles contiennent. Un barrage serait ainsi formé, empêchant les marées hautes de pénétrer la lagune.

L’origine de ce projet remonte à novembre 1966, l’une des pires aqua alta qu’ait connu Venise, avec 194 centimètres d’eau au dessus de la normale. Des pluies plus fortes que la moyenne ont engendré des crues sur le bassin versant de la lagune. Le sirocco a soufflé pendant plusieurs heures sur la mer. Il a littéralement poussé l’eau de la marée montante dans la lagune, engendrant une première catastrophe. Mais en continuant de souffler, il a empêché la marée descendante de chasser l’excès d’eau. 6 heures plus tard, la marée montante suivante s’est surajoutée. Toute cette eau contenue dans la lagune a inondé les maisons, faisant notamment exploser les cuves de fioul qui servaient au chauffage.

Le projet MOSE est censé empêcher une telle catastrophe de se reproduire. Les études prévoient une douzaine de fermetures par an, lors des grandes marées, mais le collectif NO MOSE estime que les portes pourraient être fermées plus de 180 jours par an d’ici 2050, à cause de la hausse du niveau de la mer dûe au changement climatique.

La lagune perdrait alors sa respiration, ce rythme d’une inspiration puis d’une expiration vers la mer toutes les 6 heures, en fonction des marées. Les bateaux ne viendront plus à Venise car ils risquent de se retrouver le nez face à la porte. La capacité d’autoépuration de la lagune serait quasiment anéantie, elle ne pourrait plus traiter les effluents agricoles et les eaux usées des 98 communes situées sur son bassin versant, de ces 500 000 habitants et des 20 millions de touristes annuels. Enfin et surtout, ce projet ne permet pas de lutter contre la cause de la disparition de Venise : l’entrée de volume important d’eau de mer et le comblement de la lagune.

Le collectif NO MOSE se bat. Il publie des analyses faites par des universitaires, réalise ses propres vidéos, exerce un lobbying auprès des élus, fait signer des pétitions, réalise des documents de vulgarisation. Il tente aussi de bloquer les travaux. Le 25 septembre 2005, le premier chantier est investi, et les machines bloquées. Une plainte est déposée et la région se porte partie civile contre les personnes présentes. Le jugement aura lieu le 4 avril 2008.

Le collectif NO MOSE a en face de lui un consortium des plus grandes entreprises italiennes, créé à l’initiative du gouvernement et de la région de Vénétie. Ce consortium a reçu pour mission d’étudier puis de proposer une solution au problème de l’aqua alta. Il est aussi en charge de construire le projet retenu, à savoir le projet MOSE. Les travaux ont donc démarré sans qu’il n’y ait de mise en concurrence, avec un cahier des charges qui a été défini par le consortium qui réalise ensuite lui-même les travaux. Le montant est estimé à 4 milliards d’euros, uniquement issus de fonds publics.

La mairie de Venise a toujours été opposée au MOSE. Elle a fait réaliser en 2006, par ses propres services, une étude comparative entre 14 projets. Les critères de classement étaient : un juste rapport qualité/prix, un système sûr, une gestion facile sur la durée d’utilisation, un minimum d’impact sur l’environnement, le projet devant être réversible s’il cause un dommage à l’environnement. MOSE a été classé treizième sur quatorze.

Un dernier point. MOSE mobilise la quasi-totalité du fond de financements spécialement destinés à sauver Venise. Il n’y a plus de financement disponible pour l’entretien des bâtiments ou le curage des fossés dans la ville de Venise.

Bilan

Mon passage à Venise me laisse un goût amer dans la bouche.

J’ai rencontré des personnes amicales et dynamiques, très au courant de leur environnement. J’ai apprécié de pouvoir connaître un peu plus en profondeur cette ville, et de ne pas y être un simple touriste de passage, parmi 20 millions d’autres.

La lagune me semble devenir une zone fortement humanisée et risque donc de mourir, de même qu’aux Amériques, les indiens sont morts de maladies au contact des européens envahisseurs. L’industrialisation et la mondialisation engendre leurs catastrophes, la plus visible pour les touristes et les vénitiens est la transformation de la ville en Disneyland : magasins partout, prix exorbitants…

Au-delà de cet aspect, il semble que les puissants ne pensent qu’à court terme et à l’argent. Le projet MOSE pompe les finances publiques et ne résoudra pas le problème des aqua alta, mais il fera fonctionner toute une industrie, polluante, et enrichira encore plus les patrons.

Encore une fois, c’est la technique, même aussi basique que le projet MOSE qui date de plusieurs années, qui est appelée au secours pour résoudre un déséquilibre de la nature. Il conviendrait pourtant de tenter de retrouver une harmonie avec la nature, en comblant les canaux trop profonds, en rouvrant les zones de pisciculture, en développant les connaissances de l’environnement particulier de la lagune.

Comme pour le climat, la lagune risque de franchir un point de non retour. Le caractère de la lagune disparaitra si le limon et les sables s’en vont vers la mer, et nous n’aurons plus qu’une extension de la mer autour de Venise. Une modification irréversible d’un environnement millénaire, que l’homme n’avait modifié qu’à la marge depuis plus de 2000 ans, et que moins de 100 ans d’activités industrieuses vont rayer de la carte.

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commentaires
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par Florent (IP:xxx.xx5.60.204) le 8 février 2011 à 23H46

J’ai apprécié cet article, merci.

Je serais curieux de voir les 13 autres projets proposés en alternative au projet MOSE. Pourriez vous m’aider ?

Merci

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(IP:xxx.xx7.218.36) le 7 avril 2011 à 00H33

merci beaucoup de toutes ces informations précieuses.


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