Chaque département d’outre-mer a sa particularité. Les évènements actuels en Guadeloupe et un Martinique en sont l’illustration. Notre voyage récent en Guyane française (janvier 2009) nous a permis de comprendre quelques caractéristiques de ce plus vaste des départements français, qui par sa situation géographique est unique. Il faut reconnaître qu’en métropole nous ne savons presque rien de cette terre européenne en Amérique du Sud.
Couverte à 96% de forêt équatoriale, encore très peu fragmentée, riche
d’une diversité biologique et culturelle exceptionnelle, la Guyane
mérite mieux que l’indifférence. A l’heure où la présidence française
propose au géant brésilien un partenariat aux contours indéfini pour
encourager la recherche sur la biodiversité, des échanges avec des
acteurs de la société guyanaise nous ont convaincu que la société
civile française devrait s’intéresser à ce territoire et à ses
populations. Nous évoquerons dans cet article une seule des questions
qui se posent sur ce territoire, une question qui n’est souvent évoquée
qu’à demi-mots par les pouvoirs publics, alors qu’elle apparaît
fondamentale dans la gestion des risques écologiques, sanitaires et
sociaux du département.
L’orpaillage connait en effet depuis les années 1990. un boom sans
précédent en Guyane. C’est l’annonce imprudente d’importants gisements
d’or dans ce département français, qui a immédiatement provoqué une
nouvelle ruée. Les chercheurs viennent de Guyane et de tous les pays
limitrophes et de la région (Amérique du Sud, Caraïbes). Depuis la
conquête de l’Amérique, le mythe de l’Eldorado ne semble pas avoir
faibli. Ce métal précieux attire toujours autant des personnes, qui y
voient l’opportunité d’échapper rapidement à la misère. Or c’est
souvent une illusion, car l’or profite surtout à ceux qui ont ou savent
prendre des positions établies dans cette filière, légalement ou
illégalement, et très peu souvent aux chercheurs aux pieds nus, venus
du Brésil ou d’ailleurs.
On connaît les chiffres seulement approximativement, puisqu’une grande
partie de l’exploitation du minerai précieux est illégale. En 2008,
seulement 20 personnes ont obtenu des permis légaux, contre quelques
centaines les années précédentes. Des milliers d’autres mènent cette
activité illégalement. Ce sont environ 30 tonnes d’or qui sont
produites par an dans les 3 Guyanes, mais c’est sans doute en Guyane
française qu’il est le plus concentré et le plus facile d’accès, comme
le montrent les cartes publiées par le Bureau de Recherches Géologiques
et Minières.
Les orpailleurs sont souvent des migrants venus de pays voisins par
toute sorte de voies : Brésil, autres pays d’Amérique du Sud et bassin
carribéen. Ils s’enfoncent dans les parties les plus reculées de la
forêt, près du Rio Maroni, et tentent à leur tour leur chance. Au
mieux, ils trouveront quelques kilogrammes par an, ce qui n’en feront
pas des personnes riches, mais leur permettront de survivre. Mais la
recherche de l’or pollue l’écosystème forestier, et contamine les
amérindiens de certaines parties du territoire, en touchant d’abord les
plus faibles : enfants, vieillard et femmes enceintes.
Comment ? Le processus,
quoique complexe, est de mieux en mieux compris, et les recherches
scientifiques récentes permettent de préciser comment l’orpaillage
contribue à la contamination des écosystèmes et de la chaîne
alimentaire. En voici une présentation synthétique, en l’état actuel de
la recherche.
Le sol guyanais est naturellement riche en mercure, peut-être la
conséquence d’activités volcaniques au cours des ères géologiques
antérieures. En conditions naturelles, il y a dans le sol à la fois
fixation et libération de ce mercure. La déforestation et l’orpaillage
contribuent fortement à la libération de ce mercure, et favorisent la
méthylisation du mercure, qui contamine la chaîne alimentaire.
Le mercure est utilisé par l’orpailleur, car
il permet de repérer, par amalgame, les particules d’or les plus fines
dans les boues riveraines des fleuves. Une fois l’or fixé, l’orpailleur
peut laisser le mercure s’évaporer. Certains sont ainsi contaminés
directement, par inhalation. Mais c’est surtout par son insertion dans
la chaîne alimentaire, une fois déposé dans l’eau, que le mercure
empoisonne les populations locales. Le bouleversement des sols induit
par cette activité et l’ouverture de bassins de décantation favorisent
les processus qui aboutissent à la transformation chimique du mercure
en sa forme la plus toxiques.
Dans les couches inférieures des rivières ou des bassins de
décantation, le mercure est transformé en methylmercure par des
bactéries, sa forme la plus assimilables par les organismes vivants.
Assimilé par le plancton, puis par différents organismes, sa
concentration augmente comme le poids d’une pyramide en proportion de
sa hauteur. On le retrouve ainsi dans les poissons carnivores à une
concentration qui peut être 60 millions de fois supérieure à celle
qu’il a dans l’eau (pour l’espèce Hoplias aimara), et mille fois
supérieure à celle des poissons herbivores ou frugivores. Ces données
sont le résultat d’études scientifiques du programme "Environnement,
vie, société" mené par le CNRS depuis 1996-1997.
Depuis une dizaine d’années, on sait que les villages indiens de Twenké
et Antecume Pata du Haut Maroni sont exposés à des teneurs importantes
en mercure. En 2005, la concentration mesurée dans les cheveux avait
augmentée d’environ 20% par rapport aux chiffres de 1995. En 1998,
déjà, l’Inserm avait observé un taux d’imprégnation au mercure
supérieur à la norme OMS chez plus de 70% des enfants amérindiens
Wayanas du Haut-Maroni.
Cette exposition est
dûe à la consommation de poissons contaminés. Les espèces
traditionnellement consommées par les amérindiens se situent en haut de
la chaîne alimentaire. Certes, des campagnes d’information ont été
menées, non sans résultats, pour inciter les populations à restreindre
leur consommation des 5 espèces de poissons les plus contaminés. Mais
quelle autre mesure prennent les autorités, pour résoudre le problème à
la source ? L’opération Harpie, brutale et ponctuelle, s’est révélée
insuffisante pour résoudre le problème, et propsoer des alternatives.
Une question lancinante occupe certains esprits : l’orpaillage durable
existe-t-elle ? Il est difficile de l’imaginer, car sans mercure, il
semble bien que l’orpaillage ne serait pas rentable. Grâce au mercure,
l’orpailleur peut récupérer 90% de l’or, sans mercure c’est seulement
20 à 30% sans mercure. Or l’utilisation du mercure est interdite depuis
le 1er janvier 2006 . D’autres techniques existent, mais elles sont
complexes, et ne résolvent pas nécessairement la question de la
libération du mercure par les activités humaines intrusives, comme
l’orpaillage. D’autre part, la « soutenabilité » de cette activité ne
se réduit pas à la question du mercure : en déboisant les zones visant
et en décapant les sols (par des lances à haute pression), les
techniques d’orpaillage, qu’elles soient artisanales ou industrielles,
détruisent l’équilibre précieux et fragile de la forêt, de ses cours
d’eau et de ses espèces. En outre, elles libèrent et activent le
mercure naturellement contenu dans les sols guyanais. L’exploitation
minière, même « contrôlée » poserait les mêmes problèmes.
Finalement, l’aspect le plus important de la question est peut-être le
suivant, comme l’avait déjà exprimé Montesquieu il y a plus de deux
siècles : l’orpaillage, légal et illégal, interpelle nos
représentations, en posant aux autorités et à la société la question :
Qu’est-ce que la richesse ? Serait-ce la possession d’or par quelques
uns, ou bien la vie et la santé des habitants et des espèces de la
forêt ? Les amériendiens semblent avoir choisi depuis longtemps leur
réponse, puisqu’ils continuent à vivre de façon durable et convivial
avec la forêt, sans être intéressés par les mirages de l’orpaillage.
Quelques chiffres (source : WWF)
1 333 km de cours d’eau directement impactés (ONF 2006)
12 000 ha de forêt guyanaise directement impactée (ONF 2006)
3000 à 15000 travailleurs clandestins sur les camps d’orpaillage
Plus de 500 chantiers illégaux.
3 tonnes d’or produites et déclarées légalament en 2003, alors que plus de 9 tonnes sont exportées de Guyane et déclarées aux douanes cette année là. Environ
10 tonnes d’or extraite annuellement par les clandestins.
5 tonnes de mercure annuel rejetées dans le milieu naturel
Un taux d’imprégnation au mercure supérieur à la norme OMS chez plus de
70% des enfants amérindiens Wayanas du Haut-Maroni (Inserm, 1998).
La Guyane recèle encore un potentiel aurifère important : 120 tonnes en
or primaire, et encore 15 à 20 ans de gisement alluvionnaire au rythme
de son exploitation actuelle.
Bibliographie
Synthèse des principaux résultats du Programme de Recherche « Mercure
en Guyane », septembre 2008, CNRS (en cours de publication).
L’orpaillage illégal en Guyane : fléau majeur pour la forêt, l’eau, et
la santé humaine. Dossier de presse du WWF, septembre 2008.
« Guyane française : l’or de la honte », d’Axel May, éditions Calmann Lévy.
Vous êtes vous posé la question de savoir la raison pour laquelle les garimperos vont extraire l’or dans des conditions inhumaine ? J’aimerai un peu de compassion pour ces pauvres bougres qui vont risquer leur vie pour une bouchée de pain. Savez vous quelle est la masse de misère dont l’orpaillage est le symptôme ?
Au lieu de ça vous vous souciez « des espèces de la forêt » et vous présentez comme un mode de vie idéal une société tribale et archaïque dont aucun d’entre nous ne voudrais subir les contraintes, mais qui a pour vous la vertu toute romantique d’être durable car immuabe et « convivial avec la forêt »
Ce qu’il faut c’est avant tout un développement (tout court, surtout pas ’durable’) des pays d’amériques du sud.
C’est écologisme bobo est profondément immoral.
Avant de me faaire agonir, je vais revenir sur mon commentaire qui est loin d’être clair : Naturellement l’orpaillage doit être réprimé et les indiens protégés. ’sutout pas durable’ ne veut rien dire, en tout cas pas qu’il faille massacrer les ressources existantes. Je veux seulement dire que le sous développement et la malnutrition sont des maux à combattre par tous les moyens, durables ou pas, il y a urgence.
Par contre je maintiens ma critique de votre conclusion rousseauiste, c’est elle qui m’a fait sortir de mes gonds.
Je comprends votre réaction, car je sais que c’est aussi la pauvreté et la misère de nombreuses régions d’Amérique du Sud qui fait venir les garimperos, attirés par l’or, en Guyane. Mais il faut comprendre que, pour la plupart d’entre eux, cela restera un mirage. Je n’ai pas voulu parler de la véritable mafia qui règne sur l’orpaillage illégal en Guyane, et qui en accapare l’essentiel des bénéfices.
Mon article se borne volontairement à une synthèse des faits scientifiques concernant la contamination des ecosystèmes par les techniques d’orpaillage (les seules qui sont effectivement utilisées). Mais il est clair que l’écosystème forestier est beaucoup plus riche, y compris pour les humains, que le sol une fois détruit par la déforestation, ou les rivières contaminées par la pollution. C’est pourquoi la santé des écosystèmes et le bien-être humain, au-delà des mirages, sont inextricablement liés.
Il ne faut donc pas opposer les deux, mais bien voir leurs relations, pour proposer des solutions qui assurent le bien-être des populations, en même temps que la préservation autant que ce peut, des écosystèmes. Je préfère d’ailleurs cette notion de bien-être à celle de "développement", qui ne signifie plus grand chose. "développement" de quoi ?
Bonjour,
Pour avoir une idée de la mafia autour de l’orpaillage, je vous invite à voir et avoir un regard critique sur ce documentaire : Guyane : la loi de la jungle (url=http://video.google.com/videoplay?d...)
Commentaire aux remarques de Capitaine Poltron. Vous avez raison d’une certaine façon. Néanmoins, quand vous interrogez le chef de tribu d’Antecume Pata, ce que les services de métropole proposent comme "développement" ne lui correspond pas. Il recherche à ce que juridiquement la propriété foncière et collective soit reconnue, que les amerindiens soit reconnus comme un peuple spécifique nécessitant des droits culturels particuliers. Il est clair que dans les "vieilles" générations, on voit bien le délitement de la société traditionnelle, notament ces quarante dernières années. Entre orpaillage, abandon de la mise en valeur des ressources locales, abandon des savoir faire pour cette mise en valeur, la cohésion sociale se détruit et fait passer les sociétés traditionnelles de la pauvreté à la misère. Je ne sais pas si l’apport d’une richesse extérieure, notamment grâce au RMI, a permis à la société amerindienne de se "développer". Néanmoins, maintenant que la destructuration de la société traditionnelle amerindienne a commencé à avoir lieu, certains jeunes, assez adaptables au modernisme, aspirent à acceder à votre "développement". Pour les marrons du fleuve, c’est la même question, avec une question d’accès à la nationalité française. Au delà de la société amerindienne, la Guyane connait un changement démographique important qui remet en cause des équilibres sociaux et culturels et qui perturbent certaines populations. Parmi elles, les amérindiens évidemment, mais aussi les métro et les créoles qui souffrent d’une concurrence avec de nouvelles populations brésilienne, haïtienne.
Malheureusement, il n’y a plus de notions alternatives de développement europeanocentré. Et pourtant certaines populations ont besoin que l’on comprenne qu’il en faille de nouvelles. La question du développement ne peut souffrir d’une pensée unique. Que veut dire "développement" pour vous ?
pour le développement, je ne pense pas en avoir une conception bien originale : meilleure santé, éducation, liberté politique, libération de la femme etc.. et pour paraphraser les écritures, cherchez d’abord la richesse, et tout cela vous sera donné par surcroît.
Le lien que je vous propose plus avant ne marche pas. Voici un nouveau lien :
Merci beaucoup, Yannick, pour le lien à cette vidéo. Cela a l’air tout à fait intéressant. C’est réellement dommage que ce film n’ait pas pu trouvé de distributeur. Au moins il y a cette version Internet.












