De plus en plus, on
trouve dans les politiques des collectivités ou des entreprises une
rubrique Développement durable. C’est véritable progrès, et il faut
s’en réjouir. Pour certaines entreprises, la loi sur les nouvelles
régulations économiques leur en fait obligation, mais beaucoup d’autres
s’y sont mises à leur manière, et on parle d’étendre aujourd’hui cette
obligation aux entreprises publiques : que l’Etat, les collectivités et
les entreprises publiques montrent l’exemple, c’est bien le moins que
l’on puisse faire.
Cette
démonstration de bonne foi écologique ne doit pas rester isolée. Elle
n’a de sens que si elle traduit une politique d’ensemble. Le risque est
grand que l’on se cantonne dans une rubrique vertueuse, sans regarder
les effets de son action en général, celle qui n’est pas fléchée
Développement durable. Une banque, par exemple, pourra avoir « ses
œuvres », des prêts avantageux pour les acteurs du développement
durable, tout en continuant à financer des opérations terrifiantes pour
l’environnement ou le développement humain. Une firme automobile pourra
mettre sur le marché des voitures hybrides très économes en énergie, et
très peu émissives de gaz à effet de serre, tout en vendant des
milliers de gros 4x4 ou des berlines dimensionnées pour rouler à plus
de 200 à l’heure… Une agence de publicité travaillera bénévolement pour
une grande cause, ou une ONG, tout en assurant la promotion de modes de
vie et de consommation à empreinte écologique maximum. De même une
ville affichera des espaces verts bio,
tout en retenant des choix d’urbanisme destructeurs de richesses
biologiques. Vous l’aurez compris, il ne faut pas que la main droite
ignore ce que fait la main gauche. A défaut, les bonnes actions ne
seraient que des alibis, ou un rideau de fumée pour cacher ou faire
oublier les mauvais côtés d’une politique.
Le débat est souvent posé sur la manière de lancer et d’animer une politique de développement durable : structure dédiée, ou intégration systématique ? Il est vrai que le responsable désigné risque fort de devenir la caution, le spécialiste, et que son existence est loin de garantir le caractère durable de la politique de l’entreprise. Les conflits entre ce responsable et les dirigeants en charge du marketing seront souvent vifs. On a connu des exemples intéressant de conflits de ce type à propos des emballages. Le directeur environnement ou développement durable pousse à la banalisation, pour limiter le volume et le poids des emballages, et favoriser leur réemploi, alors que le directeur commercial fera tout pour que le produit soit bien mis en valeur par un écrin somptueux, et bien reconnaissable. Le conflit d’intérêt est chose normale, l’ignorer serait une faute, et une politique de développement durable doit prévoir des lieux ou des occasions de les traiter de manière constructive. L’intégration totale des préoccupations de développement durable, à tous les services d’une collectivité ou d’une entreprise, est un objectif nécessaire qui doit être activé en permanence. Les décisions s’enchaînent, elles se répercutent les unes sur les autres, le contexte économique et sociologique bouge en permanence, les modes de production et de consommation, pour reprendre le libellé d’un des axes de la stratégie européenne de développement durable et d’un des groupes du Grenelle de l’environnement, n’arrêtent pas d’évoluer sous l’effet de techniques de toutes natures. Si l’entreprise n’est pas organisée pour suivre tous ces changements, et analyser leurs répercussions pour son fonctionnement courant, le développement durable ne pourra s’intégrer sérieusement à sa politique, à son projet ou son business plan comme on dit maintenant. Un fossé se creusera rapidement entre une vision figée du développement durable d’un côté, et une réalité économique, technologique et sociale très évolutive de l’autre. Deux conséquences peuvent alors être envisagées : Soit le développement durable devient un poids insupportable et inutile, et par suite menacé, soit il est progressivement oublié, et réduit à un discours incantatoire, pour la galerie.
L’intégration
ne suffit donc pas par elle-même. Elle doit être observée et animée en
permanence. Une structure dédiée peut en être chargée, mais il y a bien
d’autres manières de faire, et même d’externaliser la préoccupation, ou
de se soumettre à l’examen périodique de spécialistes ou de censeurs,
comme certaines ONG qui acceptent d’expertiser régulièrement les
politiques de grands groupes. Pour l’Etat, un ministère dédié au
développement durable est nécessaire pour assurer la cohérence de
l’action de l’ensemble de ministères. Depuis la conférence de Rio, en
1992, chaque Etat doit adopter une stratégie nationale de développement
durable, et celle actuellement en vigueur en France a été retenue en
2003 pour une durée de cinq ans. Mais il s’agit essentiellement d’y
regrouper les bonnes actions de l’Etat, et de leur donner du relief, de
les renforcer, ce qui est toujours bon à prendre. Le gros de l’activité
gouvernementale ne se sent pas vraiment concerné, et l’analyse du bilan
environnemental des dépenses publiques, actions directes ou aides à
d’autres acteurs, montre que la cohérence reste à conquérir. L’exigence
de bilans carbone qui semble se développer depuis quelques années va-t-elle corriger ce constat ?
Espérons que la dynamique du Grenelle distillera, jusqu’au plus profond de la culture des acteurs, à la fois la nécessité de l’intégration du développement durable dans leurs politiques, et celle de s’en donner les moyens.









