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Sauvage

Article publié le 23 juin 2009

Sauvage

Un mot qui fait peur, mais un mot qui fait rêver. Le sauvage est prêt à vous manger tout cru, et même si le bon sauvage le fera avec respect, en espérant incorporer vos nombreuses qualités, cette perspective ne vous réjouit guère. Mais sa liberté et sa manière de vivre, en étroite communion avec les éléments, témoigne d’un art de vivre, d’un savoir, d’un sens de l’observation qui nous impressionne à juste titre.

La nature sauvage produit les mêmes sensations, d’angoisse et de séduction. Riche et généreuse, mais aussi dévastatrice, mystérieuse et secrète, mais aussi pleine de pièges et de dangers. On ne s’aventure pas dans la nature sauvage sans précaution. La tentation est alors grande de vouloir tout contrôler, de domestiquer la nature. C’est le passage des la cueillette à l’agriculture, c’est la construction de moulins sur les rivières. L’histoire de l’humanité se confond avec cette tentative permanente de maîtrise de la vie sauvage. Haro sur le sauvage, vive la civilisation.

Le goût du sauvage nous revient, maintenant que l’on a le sentiment d’avoir été jusqu’au bout de la conquête de la planète. Nous avons pris possession de la création, une nostalgie de la nature nous revient, comme au temps des romantiques. Pour beaucoup, cet amour était sympathique, mais pas très sérieux. La poésie ne nourrit pas les milliards d’êtres humains qui peuplent aujourd’hui notre Terre, laquelle a ses limites, même si on espère encore pousser les murs. Nous savons que ce ne sera pas toujours possible. C’est ce qui a justifié pendant des années des efforts d’artificialisation, comme la révolution verte en agriculture, où les grands barrages, comme celui des trois gorges en Chine par exemple. Les conséquences en sont alarmantes.

L’introduction de méthodes modernes, totalement étrangères aux pratiques traditionnelles, à tous points de vue, n’a pas nourri la planète. Elle a provoqué une évolution de l’agriculture vers plus de dépendance par rapport à ses fournisseurs, et par suite un besoin incontournable de changer de production, des cultures vivrières vers des cultures d’exportation.  

La recherche de ressources nouvelles est rendue nécessaire par la dégradation du patrimoine vivant utilisé pour l’agriculture. La sélection des espèces les plus productives a entraîné l’abandon de nombreuses variétés exploitées depuis la nuit des temps, adaptées à des conditions climatiques et agronomiques données. Aujourd’hui, il faut rechercher des espèces originelles, pour régénérer le patrimoine génétique de nos cultures.

De même, on s’aperçoit que le sauvage a du bon dans les aménagements. Fini les coupes réglées, les alignements au cordeau, les endiguements et canalisations forcées. Les fleuves sauvages ne sont pas si gênant que ça, ils apportent des nutriments aux vallées qu’elles baignent comme à leurs estuaires. A vouloir tout contrôler, tout domestiquer, on obtient le résultat attendu, celui de devoir tout faire soi-même, au lieu d’engranger les fruits du travail des autres, de la nature en l’occurrence. Les services qu’elle nous rend, moyennant un peu de respect, commencent à être perçus. Le récent rapport de Bernard Chevassus-au-Louis pour le Centre d’analyse stratégique, intitulé Approche économique de la biodiversité et des services liés aux écosystèmes reprend à cet égard la classification proposée par le Millennium Ecosystem Assessment (MEA). Elle distingue quatre ensembles  : les « services d’auto-entretien », non directement utilisés par l’homme mais qui conditionnent le bon fonctionnement des écosystèmes (recyclage des nutriments, production primaire), les « services d’approvisionnement » (ou de prélèvement), qui conduisent à des biens appropriables (aliments, matériaux et fibres, eau douce, bioénergies), les «  services de régulation » c’est-à-dire la capacité à moduler dans un sens favorable à l’homme des phénomènes comme le climat, l’occurrence et l’ampleur des maladies ou différents aspects du cycle de l’eau (crues, étiages, qualité physico-chimique) et, enfin, des « services culturels », à savoir l’utilisation des écosystèmes à des fins récréatives, esthétiques et spirituelles. Le sauvage a encore de beaux jours devant lui, pour peu que les Hommes prennent conscience de ce qu’il nous apporte.

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commentaires
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par bernard labat (IP:xxx.xx3.91.196) le 28 décembre 2009 à 17H47

Je suis bien d’accord avec votre analyse, mais voyez : la façon même dont nous pensons au domaine sauvage confine à l’enthropocentrisme. Je lisais il n’y a pas si longtemps que la valeur cumulée des "services écologiques" rendus par la biodiversité se chiffrait à quelque chose comme 480 milliards (de mémoire). Cette manière de raisonner consiste à rapporter toutes les fonctions naturelles au seul intérêt de l’espèce humaine, et à les rendre intelligibles par cette dernière, sous une forme (évidemment) mathématique, c’est-à-dire quantitative. Il me semble - c’est ironique - que les romantiques que vous mentionnez au début de votre article avaient bien mieux saisi la situation, car il savaient, eux, qu’il ne pouvait être seulement question de mathématiques en ces matières. Car en réalité ces services présentent une valeur incommensurable : sans eux pas de vie. Plaquer une valeur numéraire là-dessus est en soi une ineptie, et marque la limite du raisonnement "éconiomiste" consistant à affecter des valeurs à la nature et aux processus naturels. En définitive, le seul intérêt de cette approche est de persuader des décideurs rétifs et souvent rétrogrades de prendre des mesures de protection, en les persuadant - par exemple - qu’un éléphant vaut plus vivant que mort. En termes de méthodologie, c’est un pis-aller.

Nous savons en réalité que la question n’est pas là. La nature se manifeste sur notre planète depuis quatre milliards d’années. Elle détient un savoir-faire global que nous ne possèderons jamais et qu’il est d’ailleurs vain de vouloir dupliquer en-dehors d’applications industrielles finalement assez circonscrites (comme le retraitement de l’eau ou des fonctions d’épuration, de désalinisation, etc). On peut chiffrer ce qui est à la portée de notre compréhension : mais pour un environnementaliste, suggérer que la nature est avant tout un ensemble de services rendus à l’homme, et dans la foulée chiffrer ces services, voilà qui fait autant sens que, pour un croyant, fixer la valeur pécuniaire de Dieu en personne !

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