Article publié le 23 mai 2007
Pierre-Gilles de Gennes était Nobel de physique. Et alors ? C’était avant tout un humaniste, et un "artiste" de la science. Un modèle atypique.
Je me souviens qu’avec son inusable allure de jeune homme gauche, Pierre-Gilles de Gennes était allé à Stockholm en solitaire, pour recevoir le prix Nobel. Le matin de la grande cérémonie, à l’aube, de la chambre ou je l’appelais au téléphone, il me disait dessiner. L’une de ses passions. Il faisait le portrait d’une jeune concertiste, aperçue lors de la soirée de gala, la veille. Anne-Marie, sa compagne géniale et patiente, était demeurée à Orsay, derrière les fourneaux de son incroyable "Boudin Sauvage" de restaurant.
"Toute cette effervescence est assez lourde à porter, nous n’avons pas envie d’en rajouter", disait-elle, sereine. Le "clan" de Gennes, avec ses trois enfants et ses sept petits-enfants fêta donc le Nobel au retour à Paris du héros, bien sagement. "Bien sûr nous sommes heureux, mais nous continuons notre vie comme avant". Ce que sa femme ne disait pas, bien des amis du couple le savaient. Pierre-Gilles avait davantage de passions que de vies. Trop ? Ses proches ont fait face, comme ils pouvaient. Il était impossible de ne pas aimer ce géant. Visionnaire, talentueux, complexe, couronné pour ses "coups de balais" sur la poussière de vieux concepts et théories ensablées, Pierre-Gilles de Gennes, prix Nobel de physique 1991 a consumé son existence comme son travail : avec un immense paradoxe. Des flammes, une énergie folle, mais aussi l’intelligence de la discrétion. Quel écart !
À coup de déjeuners familiaux écourtés, de dimanches sacrifiés, il avançait, reconstituait les puzzles de la difficulté. "Jusqu’à ce que l’image de la solution s’impose, évidente". Merci, pourrait lui dire l’industrie : magnétisme, supraconducteurs, cristaux liquides, colles, polymères, on ne compte plus les domaines où ses approches, ses équations ont permis de travailler sérieusement, au lieu de faire de l’à peu près. "Des fruits mûrs que j’ai su cueillir au bon moment" s’excusait-il. Encore faut-il reconnaître une poire d’une pomme, ce qui en sciences est l’apanage des meilleurs (et qui agace les autres). Un éclectisme et une intuition stupéfiants, qui lui ont valu le redoutable surnom de "Newton". Même le comité Nobel, dans son communiqué, usait de cette comparaison à double tranchant. Autant gêné par cette marée d’honneurs que par cette grande taille qui lui faisait dépasser les foules d’une tête, ce séducteur timide trouvait à son gabarit un seul avantage : les enjambées. Il ne marchait pas. Il courrait. On le qualifiait de surdoué ? Il refusait le qualificatif, rétorquait par des conférences sur ses erreurs passées, dont raffolaient les étudiants.
Outre sa clarté de vision, ce chercheur a su créer des équipes, s’entourer d’affamés de science. "C’est à eux, et à mes maîtres que je dois tout" disait-il. Des craintes ? Une seule. "Que la récompense m’entraîne sur la pente savonneuse des médias, à parler de ce que je ne connais pas..." Et quand on lui répétait que la France était en manque de prix Nobel de physique, et qu’on lui tendait tous les micros pour qu’il dise ce qu’il pensait du Monde, il répondait qu’il n’avait guère le temps, encore moins les qualités pour jouer les oracles. Tout Nobel qu’il était, de Gennes entendait préserver de l’énergie pour ses travaux. Il en était capable. Plus d’un journaliste, même ami, s’est échoué sur l’écueil de son secrétariat, lorsqu’il n’avait pas envie. D’autres que lui auraient laissé mourir la flamme de la recherche sous la multiplication des responsabilités et l’étouffoir des honneurs : directeur de l’Ecole de Physique et de Chimie de la ville de Paris, professeur au Collège de France, membre de l’Académie des Sciences et de plusieurs académies étrangères, etc... Lui non.
Je
pense à sa famille, ses tout proches, mais aussi à ces pairs, disparus
avec moins d’hommages car un peu moins connus du large public. Et aussi
à tous ceux qu’il a ébloui et passionné. Nobel ou pas, cela ne
changeait rien, quand il s’agissait de parler de science et de bonheur.
Merci Pierre-Gilles.
Thèmes
Merci aussi à vous pour ce souvenir.
Très bel éloge merci à vous
Oui, la science et les scientifiques peuvent être des modèles d’humanisme ! A l’heure d’un capitalisme arrogant, entraînant une surenchère délirante des egos, l’exemple d’un Pierre-Gilles de Gennes, discret parmi les discrets, montre aux jeunes gens que la science est un idéal dont le but n’est pas l’accumulatioin stérile de richesse par un individu mais le partage d’un bien plus précieux pour tous, les connaissances.
Merci à vous. Ce trés grand personnage a su par sa modestie et sa capacité intellectuelle hors norme faire aimer cette science dure qu’est la physique à bien des étudiants. Ce sont de tels homme (femme) que les médias devraient porter en exemple au lieu de se référencer à de petites stars surfaits et sans intérêt.
Sa disparition aura fait couler beaucoup moins d’encre que le fameux coup de boule de Zidane...
Merci pour cet hommage talentueux
Témoignage bien écrit pour un de ces trop rares hommes qui font réellement progresser l’Humanité.
Merci.
Je fais partie de ces Lyceens que ce Monsieur a eu la gentillesse de venir voir. Je me rappelle de cette conférence dans le petit gymnase. Je me rappelle de sa passion, de son don incroyable pour la pédagogie, tellement facile. Je me rappelle surtout que dans un moment ou la finalité de mes etudes m’echappait, il m’a permis de voir plus loin. Encore, Merci Monsieur de Gennes.
Un grand messieur. Un esprit éclairé qui donnait un peu de lumière dans une société bien sombre. Le jour où nos sociétés feront de ces hommes leurs héros il y aura de l’espoir pour l’humanité.
Un Grand Homme. Tres simple, tres clair dans ses exposes. Je l ai rencontre ca fait plus de 15 ans a la Martinique. c etait quelqu’un de tres accessible, tres humain, tres humble, un grand pedagogue.
Toutes mes condoléances à sa famille. Pierre-Gilles de Gennes manquera à tous ceux qui apprécient la grandeur de la nature humaine.
@ patrice lannoy J’ai essayé de convaincre mon fils de 11 ans que Pierre Gilles de Gennes avait été un bien plus gand homme pour la France et l’humanité que Zineddine Zidane , mais je n’y suis pas totalement parvenu . Quand des français gagnent une coupe du monde de foot , c’est quinze jours non-stop dans les médias . Quand un scientifique français est récompensé d’un Prix Nobel , c’est trois minutes en milieu de journal télévisé , avec un journaliste qui ne fait même pas semblant de comprendre l’apport à la science dudit scientifique ( à une époque devenue lointaine , il y avait François de Closets qui faisait un brillant et limpide exposé , mais les journalistes scientifiques sont passés de mode à la télévision ) . Curieuse décadence intellectuelle du pays de Descartes ...
Bel article intéressant, hommage à un homme et un scientifique exceptionnnel. Effectivement, on n’en a pas grand chose à faire médiatiquement, tristes augures, et cela ne concerne apparemment pas le commun autant que le foot.
Merci pour cet hommage...
bien triste deuil pour la France merci pour cet hommage nous perdons un vrai grand savant humaniste
La science fait avancer l’humanité à l’image de ce grand savant.Merci.
Je suis un DUT option Physique et je tiens à souligner la qualité de cet homme, il me fait penser à notre directeur d’ IUT qui participait à nos cours, et qui nous a transmis sa passion, sa curiosité et une envie d’apprendre
Merci de ce témoignage et de cet hommage.
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Un pas de plus vers Kyoto ( Il y a 7 jours )










