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Les leçons de Monsieur Pisani

Article publié le 6 juin 2008

pisani.1212737304.jpg A 90 ans, Edgar Pisani fait un peu figure de dernier des Mohicans. Inconnu des jeunes générations, il est dans la mémoire collective des autres, cet ancien ministre de l’agriculture atypique du Général de Gaulle devenu Haut Commissaire de la République en Nouvelle Calédonie sous François Mitterrand. Le fait d’avoir esquissé, il y a déjà 24 ans, la crise alimentaire mondiale qui sévit actuellement, le remet sur le devant de la scène médiatique. Paroles d’un homme d’exception.

Derrière le nom, il y a une prestance physique et intellectuelle rare. Sa prestation le 16 mai dernier dans Bibliothèque Médicis, l’émission de la chaîne parlementaire (LCP) animée par JP Elkabbach, restera comma un grand moment de télévision, même avec une audience restreinte. Résistant, Edgar Pisani débute son parcours d’homme d’Etat, au sens le plus noble du terme, comme plus jeune sous-préfet de France en 1944.

En 1954 il commence une carrière de parlementaire comme Sénateur et siège dans le groupe qui prend le nom deux années plus tard de Gauche démocratique. Edgar Pisani appartient aux gaullistes de gauche. Le concept est aujourd’hui galvaudé par la pseudo ouverture opérée par Nicolas Sarkozy. Les gaullistes de gauche furent pourtant des hommes et des femmes qui, sans renier leurs convictions, ont embrassé la vision d’Etat d’un certain Charles de Gaulle. L’admiration à l’égard du grand Charles est encore intacte. « Je pense qu’il appartient à la race des aigles (…) les aigles ont plus de vertus que les moutons et les rats ». Edgar Pisani stigmatise les captations d’héritage, les récupérations hasardeuses, qui l’amènent à se décrire gaullien plutôt que gaulliste, pour bien marquer la différence.

Auteur de nombreux ouvrages, Edgar Pisani a toujours défendu la vision d’un président fort notamment à travers son livre « Le général indivis ». L’ancien ministre présente ce côté désormais suranné de ces hommes qui avaient le sens de l’Etat, de la probité et de la morale collé à la peau, tirés vers le haut par la personnalité d’exception du général de Gaulle. C’est naturellement de lui qu’il tient ce qu’il considère comme sa plus importante leçon de politique. De Gaulle, qui va en faire son ministre de l’agriculture, le met en garde « Pisani, n’oubliez pas que vous n’êtes pas le ministre des agriculteurs, vous êtes ministre de l’agriculture de la France ».

Un demi-siècle plus tard, la formule conserve sa pertinence et peut être étendue à trous ceux qui incarnent l’exécutif. Le fossé est immense avec l’actuel Chef de l’Etat. « Monsieur Sarkozy m’ennuie lorsqu’il commence toutes ses phrases par je. Monsieur Sarkozy m’ennuie lorsqu’il annonce des réformes qu’ensuite il ne conduit pas à son terme. (…) au lieu de parler autant, il n’a qu’à avoir du génie et je me pose la question de savoir s’il en a ».

Egard Pisani n’est pas un homme du passé mais bien du présent et de l’avenir, qui a toujours placé sa liberté de parole au-dessus de tout. Elle lui vaudra de renoncer à son plus beau rêve, le maroquin de ministre de l’Education Nationale. En 1968, alors député, en désaccord avec l’attitude du gouvernement à l’égard des étudiants, il vote la censure et entame une traversée du désert.

Homme pragmatique, il croit en la réforme. « Je suis un révolté réformateur. Je suis contre la révolution mais contre la résignation ». « Le sentiment de révolte peut aboutir à la révolution, à la résignation ou à la réforme. On n’a pas le droit d’être résigné ». Comme homme politique il considère « qu’il faut se battre non pas pour plaire, mais pour faire ». Une vision à l’opposée des pratiques de notre temps. S’il ne baisse pas les bras, Edgar Pisani avoue ses inquiétudes : la fin du rôle régulateur de la superpuissance américaine, les difficultés à aider l’Afrique à tendre vers son autonomie alimentaire et à inciter le Brésil à mettre fin à la déforestation.

Dans la redistribution mondiale des cartes, il estime que la France n’est pas fichue, que la qualité des jeunes de ce temps est remarquable et que, « dans une période où les bouleversements sont importants, il y a des choses à prendre. Encore faut-il être décidé de les prendre ».

Le vieil homme est capable de coup de sang. Notamment lorsqu’il entend Jacques Diouf directeur de la FAO affirmer que notre planète est en capacité de nourrir 12 milliards d’habitants soit 3 de plus qu’actuellement. Une hérésie pour l’ancien ministre de l’agriculture selon lequel, le monde ne peut nourrir le monde. Une affirmation basée sur le constat que chaque année, des milliers d’hectares disparaissent, mangés par l’urbanisation, que les quantités de terres arables et d’eau disponibles diminuent dramatiquement, dans un contexte où le dérèglement climatique réduit les capacités de production mondiale.

Edgard Pisani est certain que la production agricole va baisser et que les prix vont monter, comme il l’a démontré en 1994. Face à ces risques de famines et de tensions sociales extrêmes, il prône une organisation agricole mondiale par grands ensembles régionaux autosuffisants et surtout une gouvernance mondiale qui régule les emballements naturels du marché. « Le marché est un mécanisme, il ne doit pas devenir une loi qui s’impose à l’humanité ».

L’organisation du commerce mondial est au coeur de ses critiques, accusé de détruire l’agriculture. Sans détour, il reconnaît qu’il faut abandonner la PAC. « Tout va au monde agro-industriel au détriment du monde agricole ». L’Europe dans son organisation actuelle, trop diluée ne, lui donne pas satisfaction. Il croit à l’inverse en un noyau dur, une confédération d’Etat à haut degré d’intégration avec une vraie puissance politique. Faute de quoi reconnaît-il, « l’Europe nous aura perdu ».

Edgar Pisani-Une politique mondiale pour nourrir le monde (Springer, 2007)

L’entretien exceptionnel Bibliothèque Médicis consacrée à Edgar Pisani


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commentaires
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par mjmb (IP:xxx.xx1.18.187) le 8 juin 2008 à 07H41

Un très bon article, sur un très grand bonhomme !

Mais pourriez vous, s’il vous plait ne pas imposer un démarrage systématique de la vidéo, pour que l’on puisse consulter Naturavox sans surprise en dehors des heures de bureau ?

Cordialement.


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