
Photographie : Olivier Martin Delange
Nous ne devons pas sous-estimer la gravité de ce qu’il convient de nommer la crise écologique. Elle concerne tout simplement la survie de l’espèce humaine qui altère son environnement au point de le rendre hostile à ses besoins. Posons l’état des faits. C’est un astrophysicien, Hubert Reeves, chantre de la vulgarisation scientifique, qui résume le problème comme suit : nous vivons la sixième extinction. En effet, la géologie nous montre que la Terre a déjà connu cinq fois une extinction massive des espèces vivantes et un changement radical des écosystèmes. La dernière extinction de ce type, qui a détruit environ cinquante pour cent des espèces, est celle qui a eu raison des dinosaures il y a 65 millions d’années. D’ici 2025, 30 pour cent des espèces auront disparus, et le rythme s’accélère. L’enjeu est donc la survie de l’espèce humaine, liée à un écosystème particulier. Mais il serait faux de croire que cette extinction massive remet en cause la vie sur Terre ; comme les cinq fois précédentes, elle ne concerne que l’espèce dominante et toutes celles qui dépendent des mêmes conditions environnementales.
C’est face à un tel bilan que les réponses techniques sont pressantes. Mais elles ne suffisent pas, et ce qu’il convient de reconsidérer, c’est l’ensemble de notre relation au monde physique. Le débat éthique relatif à l’écologie est extrêmement riche et surtout très complexe, autant du point de vue juridique, que du fait de la masse de connaissances scientifiques sollicitées. Nous n’entrerons pas dans le détail des variations de positions possibles pour la défense de l’environnement face à la menace que nous représentons pour la Terre comme pour nous-même. Nous allons toutefois expliquer le fonctionnement de ces éthiques tout d’abord en résumant comment et par qui elles sont énoncées. Ensuite, nous analyserons leurs préceptes qui sont relatifs à la place de l’homme dans la nature qu’ils présupposent : ils peuvent tout d’abord l’inclure dans un ordre naturel, ou bien l’en extirper et lui assigner une place de gestionnaire.
Le discours des écologistes concerne tous les domaines de connaissance et implique bien souvent les spécialistes qui sortent ainsi du seul cadre de la recherche scientifique pour s’aventurer dans un débat public d’ordre éthique.
François Dagognet séparait ces deux fonctions de l’écologie, l’aspect scientifique de l’aspect éthique, mais il nous semble que les implications des recherches scientifiques en la matière sont trop importantes et globales pour que la science écologique s’exclue de la réflexion éthique. Nous avons suivi la distinction entre l’écologue et l’écologiste de façon heuristique, pour distinguer deux natures de discours effectivement différentes, distinction d’autant plus nécessaire que la recherche scientifique a besoin de cette autonomie afin de conserver son autorité intellectuelle et pouvoir prétendre au Vrai. Toutefois, il faut bien remarquer que les recherches en écologie mettent en évidence une situation alarmante, face à laquelle le scientifique, le plus à même de comprendre cette situation et le mieux placer pour attirer l’attention, ne reste pas indifférent. Ainsi, le scientifique et l’écologiste se retrouvent dans la même personne. Hubert Reeves par exemple, est engagé dans le mouvement écologiste comme président de la ligue pour la préservation de la faune sauvage et la défense des non-chasseurs. Ce rapprochement des deux discours s’explique également par la complexité et la nécessité d’un minimum de connaissance en écologie pour pouvoir prétendre fonder une éthique environnementale.
Ainsi, la séparation weberienne entre les rôles du savant et du politique n’est pas tenable en écologie et nous devrions bien plutôt nous référer à l’exemple de l’engagement proposé par un sociologue tel que Pierre Bourdieu. Il apparaît donc, et la description historique que nous avons présenté de l’intérêt porté à la nature le montre bien, que la science est elle aussi impliquée dans une histoire et que ses recherches et connaissances sont favorisées par des éléments qui lui sont étrangers comme l’esthétique ou le débat éthique. Ces trois discours participent d’un même enjeu : la compréhension et la défense face à la crise écologique. Dans cette optique de crise enfin, le spécialiste est même invité à animer le débat avec l’autorité que lui confère sa position d’expert. Par exemple, c’est la forme choisi pour la tenu des débats du Grenelle de l’Environnement en France en 2007, qui rassemble scientifiques, politiques, entreprises et militants.
Ainsi, l’écologie se présente plutôt comme une prospection qui s’applique aussi bien à la recherche scientifique, qu’à l’éthique ou l’esthétique pour reprendre une tripartition kantienne. En couvrant ainsi tous les champs de réflexion nous pouvons considérer que l’écologie construit progressivement une Weltanschauung. La recherche en question se caractérise par deux points essentiels. Le premier relève de la méthode d’appréhension du monde, quelle que soit la nature du discours. Cette méthode consiste à toujours envisager son objet en lien avec l’ensemble qui en permet l’existence. Ainsi, il s’agit de s’interroger sur les relations d’un objet avec d’autres plutôt que sur l’objet lui-même. Une telle appréhension ne correspond pas au modèle d’abstraction traditionnel qui consiste au contraire à isoler l’objet d’étude pour en définir une idée générale. La seconde particularité mise en avant par le système écologique consiste à dé-anthropocentrer nos théories. Nous ne prenons plus l’homme pour la mesure de toute chose et le jugement esthétique n’est pas exclusivement réservé à nos productions, l’étude de nos activités n’est pas réduite aux conséquences sur notre seule espèce et la sensibilité morale ne prend pas les seules relations humaines pour objet. Le point de vue que l’écologie vise à atteindre n’est pas strictement humain, mais recherche une objectivité plus grande encore.
La difficulté de l’écologie réside bien dans sa dimension globale. Il s’agit d’une science globale, qui porte sur des ensembles et non des éléments considérés isolément. De plus, la crise que cette science met en évidence a des implications sur tous les secteurs d’activités et de réflexion. En ce sens aussi, nous ne pouvons pas considérer strictement séparément les divers types de discours suscités par l’écologie, qui tous impliquent de repenser la relation de l’homme au monde physique.
Pour ce faire, deux grandes positions sont envisagées. Dans un premier cas de figure, il s’agit de considérer que l’homme est un animal comme les autres, auquel cas nous devons définir sa place, en déduire son rôle et enfin en tirer les conséquences pour une écologie éthique.
Dans cette optique nous considérons l’homme en tant qu’être biologique inextricablement lié à son environnement. Dans cette perspective globalisante, les écologues peuvent parler du vaisseau spatial Terre puisqu’il s’agit en fait d’un ensemble uni et clos dans l’univers, dans lequel l’homme est confiné. L’écologie prend bien pour objet notre maisonnée, l’oikos, qui étymologiquement se rapporte à tous les êtres unis dans une maison (et non à la maison elle-même). A partir de cette considération naturaliste, l’homme ne se distingue pas des autres animaux. C’est effectivement le cas dans la mesure où les spécificités humaines le sont au même titre que chaque espèce a ses spécificités qui la distingue des autres, mais que par ailleurs, elle a les traits communs à la vie, à son règne, à son genre et enfin à sa famille. Pour reprendre la taxinomie zoologique, l’homme est effectivement inclus dans ce classement sous le règne animal, dans le genre vertébré, l’ordre des mammifères et la famille des primates.
En ce cas, l’homme ne sort pas de la nature et doit donc se conformer à ses règles comme le note Pascal Acot dans sa thèse en résumant cette position naturaliste ainsi : « l’idéologie des écologistes se caractérisera par un véritable retour au sacré, dans la nostalgie d’une alliance mythique dont nous avons vu que les origines remontent à la Renaissance, et qu’autorise une quasi identification de l’ordre biologique à l’ordre social. » Dès lors que l’on met en avant la dimension biologique de l’homme, sa condition implique une organisation civile qui applique les règles identifiées dans la nature. L’avantage de cette position est de récuser tout anthropocentrisme et de prendre en considération les autres espèces comme des alter ego inclus dans un même ensemble. En ce cas, il semble aisé de fonder une éthique de défense de l’environnement et de la diversité biologique.
Pourtant, cette position est intenable pour deux raisons. La première tient au retour technologique qu’une application stricte de ce principe exigerait. « Ce qui est contestable, c’est d’imaginer, comme la mode s’en répand, que la correction du désordre consiste à retrouver un ordre antérieur malheureusement aboli, qu’on croit « plus naturel » ou « plus humain », de la relation de l’homme à la nature. Toute solution, de simple retour ou de paisible régression relève non pas de l’utopie, en la matière indispensable, mais du mythe, en la matière, fallacieux. » En effet, comment accepter une régression de nos moyens techniques d’amélioration des conditions de vie et surtout de notre médecine, toutes deux parfaitement anti-naturelles puisqu’elles permettent la survie de nombre d’entre nous qui sans cela auraient péris dans le système de la sélection naturelle. Dans un ordre naturel ce serait inadmissible puisque ce comportement permet la prolifération de tares génétiques autrefois peu répandues en raison des handicaps qu’elles impliquent et que notre technique nous permet de dépasser, comme une opération aussi simple et répandue que l’appendicectomie, sans laquelle une part non négligeable de l’humanité ne serait pas là, les bénéficiaires de l’opération et leur descendance.
Ensuite, la défense d’une telle position produirait l’effet inverse de
celui escompté comme le remarque aussi Pascal Acot . Au lieu de
légitimer la défense de l’environnement c’est bien plutôt le massacre
qui se verrait justifié. En effet, si l’homme est un animal comme les
autres, inclus dans le même ensemble, en ce cas il participe à la lutte
de toutes les espèces contre toutes pour la survie, lutte à l’origine
de l’évolution et de la sélection des espèces. Alors nous pourrions
légitimement détruire les espaces et les espèces dont nous n’avons cure
et si par malheur cette destruction va trop loin et nous inclue dans la
disparition, c’est encore une fois un processus bien naturel contre
lequel nous ne devons pas aller si telle est la loi de la nature !
Alors, fonder une éthique environnementale qui s’appuie seulement sur l’inclusion de l’homme dans un ordre naturel est absurde.
La seconde voie part de l’idée que l’homme est sorti de l’ordre naturel
mais que cette position le rend responsable de ce dernier.
Une telle idée n’est pas sans rappeler la Genèse et la confortable
position de l’homme qu’en a conclu l’Occident en développant une
technique et une emprise aujourd’hui globale sur la nature, son jardin,
sa possession. Dans une telle optique, il est pourtant possible de
protéger, d’une part la société humaine comme un ordre différent de la
nature et donc exempte de ses règles et, d’autre part, une nature dont
nous usons mais qu’il nous faut gérer comme une ressource limitée. En
d’autres termes, nous pouvons persévérer sur la voie de l’amélioration
de nos conditions de vie, malgré leur coût écologique, tribu payé
jusqu’ici essentiellement par les autres espèces.
Dans cette optique, il nous est aisé de concevoir la défense de
l’environnement : il s’agira, pour une simple question de survie, de
protéger toutes les conditions nécessaires à notre société, et elles
sont nombreuses. Ce sera en premier lieu le climat et les ressources
énergétiques, l’eau et tout ce dont nous nous servons pour notre
nourriture, notre médecine et même notre confort. Toutefois, si nous ne
sommes alors que les gestionnaires d’un espace entièrement dévolue à
notre bon vouloir, alors il n’y a aucune raison pour que l’on conserve
une diversité biologique sauvage et des écosystèmes en l’état. En
effet, si seulement des raisons de recherches médicinales ou de
conservation précautionneuse des espèces et des essences sont
légitimées, cela peut prendre la forme de musée et de zoos, comme c’est
déjà le cas. D’ailleurs, certaines espèces d’aras ou même de plantes
n’existent plus que dans ces lieux comme témoignage d’une nature
passée. La diversité n’est pas nécessaire à notre survie ni à nos
sociétés, même si elle est plus judicieuse. Et que dire sous ce jour
des espèces nuisibles, des parasites et des maladies humaines ! Après
tout, les virus et bactéries constituent aussi de nombreuses espèces
que nous éradiquons. Evidemment personne n’en contestera la nécessité,
mais cela démontre bien qu’en se posant en gestionnaire responsable de
la nature, elle n’est pas intégralement sauvée pour autant. Cette
question s’est posée par exemple au sujet du virus de la variole,
officiellement éradiqué de la planète depuis un dernier cas spontanée
en 1977. Deux laboratoires, l’un russe, l’autre états-uniens, en
conserve des souches. Les détruire reviendrait à détruire l’espèce, qui
a pourtant causé des millions de morts humaines au cours de l’histoire.
Il a été décidé de les conserver, et pas simplement sur la base
d’arguments de prudence de santé publique en cas de réapparition du
virus, des arguments d’éthique envers la biodiversité ont été avancés.
Mais cette position de gestionnaire, certes avantageuse, ne suffit pas
à motiver la protection de l’ensemble de la biodiversité et implique
une vaste connaissance du monde physique afin de le maîtriser au mieux
en commettant le moins d’erreurs possibles. Ce niveau de connaissances
et ces moyens techniques n’existent pas, comme le montre les tentatives
actuelles de compréhension du changement climatique et de limitation
des émissions de CO2 ou de capture du CO2.
Evidemment, la plupart des pensées écologistes comportent des éléments
des deux positions en raison de l’aspect duel de l’homme : « l’homme
biologique, objet de l’écologie humaine stricto sensu, échappe en
partie, parce qu’il est également homme social, aux déterminations des
facteurs de l’environnement. Inversement, l’homme social, parce qu’il
appartient à une espèce biologique, échappe à toute analyse purement
culturelle » . Mais aussi parce que si l’un permet de fonder une
éthique environnementale pour des raisons téléonomiques (nos conditions
de survie) la seconde, si elle n’est pas poussée jusqu’à son niveau
absurde, permet de poser l’idée que la nature préexistante a autant de
valeur que nous en tant qu’être biologique avec une argumentation
axiologique.
Mais l’argumentation est délicate et ne peut soutenir la dualité que nous avons remarquée qu’au prix de difficiles efforts rhétoriques. L’un d’eux consiste à réfuter la valeur opératoire de la notion de nature, et de soutenir, voire de souhaiter, la mort de la nature. C’est bien l’effet escompté par les Considérations sur l’idée de nature de François Dagognet qui visent à montrer que la notion de nature ne peut que mener à un naturalisme stupide, c’est à dire la position qui mène à l’absurde que nous avons analysée. Afin de sortir de cette impasse François Dagognet préconise l’abandon pur et simple de la nature au profit de la conception d’une solution écologique strictement industrielle et optimiste dans la grande tradition positiviste de la foi en la Science et au progrès. Seulement, deux éléments nous gênent dans cette conception. Le premier concerne la défense de l’industrie et de sa capacité à s’autoréguler. Nous savons aujourd’hui que la solution technologique n’est pas suffisante pour sortir de la crise écologique, avec plus de six milliards d’individus et une capacité industrielle quasi équivalente. Le second est que si nous abandonnons toute idée de nature, plus rien ne s’oppose à la destruction des écosystèmes et leur remplacement par des espaces appauvris, mais maîtrisés par l’industrie.
Effectivement, la nature comme telle est morte. Nous avons vu qu’elle
était tout entière influencée par nos activités et par l’Histoire. Les
paysages montrent bien comment la nature est devenu un objet culturel.
Mais il n’en demeure pas moins une distinction opératoire entre le
monde de l’artifice, des productions humaines, et une organisation
toute différente à laquelle nous introduit une esthétique verte avec
l’idée d’une nature complexe, multiple, instable et fondée sur le
hasard et la nécessité. Cette notion de nature n’est pas celle, normée
et normante, que récuse le philosophe. Il s’agit non d’un ordre global
préétabli mais plutôt du fait que la vie est capable de s’autogénérer
et de se modifier constamment, hors de notre intervention. C’est ce qui
reste de la nature, un phénomène dans lequel nous sommes encore inclus
et non un monde physique qui de toute façon n’existe plus. Nous pensons
que cette nature dionysiaque, plus apparentée à une force qu’à une
forme, est encore une notion utile à l’écologie quand nous admettons
avec le philosophe que la nature apollinienne ne peut que les desservir.
En tirant les conséquences de deux options pour penser une éthique
environnementale nous ne parvenons qu’à énoncer des exigences faibles
qui n’assurent pas la pérennité de la diversité des espèces à l’état
sauvages et de leur habitat. Pourtant, l’esthétique verte nous
permettait de mettre en valeur une richesse bien plus grande que celle
que nous pouvons ici nous contraindre à sauver en jouant d’argument non
utilitaristes, certes, mais qui permettrait également d’obtenir
l’adhésion sociale nécessaire à la mise en place de solutions globales.
Thèmes
où voulez vous en venir... ?
nulle part, je ne fais que décrire la situation, à partir de là i faut se forger son opinion !
Pfftt.....
Un pied ds la nature, l’autre ds la culture, çà ne fait pas de l’homme un truc qui tienne debout... moralement...
Une seule solution possible : digérer la notion de dialectique chez Jean Gagnepain ( Du vouloir dire ; tome 2 ; de la personne de la norme ; De boeck, collection raisonnance) et plus particulièrement le quatrième plan de médiation donc l’axiologie dialectique qui pulvérise les petites histoires ds lesquelles vous restez empêtrés.
Pour information, la "valeur" sur laquelle tt le monde s’excite relève de l’éthologie ! :-)) because ce n’est en ns qu’une fonction naturelle qui nous fait comme l’animal échapper à l’indifférence. Si l’âne de Burridan peut choisir entre son seau d’eau et sa botte de foin c’est déjà parce qu’il accorde gestaltiquement plus de valeur à l’une qu’à l’autre.
Relire votre copie par le biais de ce seul décalage conceptuel, ou écouter les discours politiques qui sont tous incapables de ne pas y faire référence illustre la distance qui reste à parcourir pour que les élites cessent de ns envoyer ds le mur. :-((









