Écologie pratique et décroissance
Article publié le 31 juillet 2007
L’écologie pratique n’est pas un mythe, et encore moins un ensemble d’actes approximatifs. C’est une des nombreuses et précieuses écoles de l’humilité. Accepter l’échec, qui est, sur la voie de l’expérimentation individuelle, une parmi les nombreuses étapes menant à coup sûr au succès ; reconnaître l’erreur, et rectifier le tir ; aller consciemment vers les « découvertes » qui semblent bonnes, logiques, nécessaires ; en définitive, toujours chercher à faire les choses du mieux que l’on peut, voilà quelques qualités incontournables pour qui cherche sincèrement. Mais il faut en la matière se rendre compte que l’on « pêche » souvent par manque de documentation. Tout a l’exaltation intellectuelle provoquée par les intuitions fondamentales menant aux pratiques écologiques authentiques, le chercheur se trouve comme « empêché » d’aller fouiller aux fondements même de son sujet. Parmi ces empêchements, il en est un particulièrement frappant, par l’horreur qu’il est capable de soulever. C’est une sorte de « conditionnement économique » aveuglant, celui qui consiste à nier ce que l’on a coutume d’appeler « les générations futures ».
Pour ne rien arranger, ce terme de « générations futures », par les effets conjoints du mythe de la croissance infinie, de l’histoire économique de nos sociétés occidentales et de la constitution consécutive d’élites auto-proclamées entretenant soigneusement le conditionnement, est devenu comme vide de sens, ne recouvrant plus au final qu’une vague notion, des gens qui vivront peut-être dans un futur lointain sur la Terre, pourquoi pas dans les étoiles, puisque la science promet au jour le jour un avenir enchanteur et radiant à la « techno-humanité ».
Éric Hazan, dans « LQR, la propagande du quotidien » ( Éd. Raisons d’agir, 2006) effectue une analyse fouillée de l’apparition et du développement de cette novlangue qu’il nomme « Lingua Quintae Respublicae ». Le langage est créateur, et les nombreuses « purges de sens » qu’a connu la langue aussi bien parlée qu’écrite au cours des trente à quarante dernières années n’ont pas contribué à faire cesser cette condition de vie absurde : nos enfants vivent en règle très générale à nos côtés, et nous omettons quotidiennement de voir leur réalité : ils sont en train de grandir, et s’attendent à trouver à la surface de la Terre suffisamment de nourriture pour donner à leur tour naissance à de nouvelles générations. Par conséquent, ce que l’on dénomme les « générations futures », ce sont tout simplement nos propres enfants. Et l’économie « orthodoxe » nie tout aussi simplement leur existence, ne voyant en eux que des clients, cibles ou prospects.
Mais il ne suffit pas de dénoncer, où de hurler qu’on a une intuition horrible, et qu’il faut tout faire pour que cela s’arrête. Pour vaincre la force et l’inertie de ce conditionnement, assurément le plus atroce que l’on ait pu inventer, il faut un Nicholas Georgescu-Roegen, et sa démonstration magistrale de la Décroissance. Quand on songe que « La Décroissance - Entropie – Écologie - Économie » a été composé à la fin des années 70, il faut se dire qu’il n’est jamais trop tard pour le lire, et se rendre compte avec lui de l’absurdité dans laquelle nous évoluons, et plus grave, dans laquelle nous élevons nos enfants. Ceux-ci, lorsqu’il seront parents, transmettrons la même absurdité à leurs enfants, pour obéir à un « système économique » qui montre aussi au jour le jour son immense et irréversible stérilité. Quels sont donc les défauts majeurs de ce fameux système dont tout le monde parle, mais sans jamais finir ses phrases : « c’est le système qui est responsable ». Mais responsable de quoi ? « Il faudrait revoir tout le système », ou bien « il faut d’abord que le système s’écroule ». Ne sommes-nous pas là dans la langue de la propagande du quotidien ? Mais en tant que parents responsables, ne devons-nous pas nous interroger d’abord précisément sur ce que sont les défauts de ce « système », puisque nous sommes censés faire tout notre possible pour assurer à nos enfants les conditions minimales d’une vie valant d’être vécue ?
En réalité, ces défauts sont tellement énormes qu’ils ne peuvent plus être qualifiés ainsi. Dans l’introduction à la deuxième édition de « La Décroissance », Jacques Grinevald et Ivo Rens donnent une très bonne définition de l’un de ces monuments : « Le « marché » de l’économie capitaliste est totalement incapable de tenir compte des besoins des générations futures ni d’ailleurs de ceux de nos contemporains qui sont trop pauvres pour exprimer une demande solvable. » Comme nous l’avons vu précédemment, ces « générations futures » ne sont pas de lointains descendants hypothétiques, mais nos propres enfants, puisque c’est avec eux que se perpétue l’espèce humaine. Que l’Occident reste impassible face à « ceux de nos contemporains qui sont [...] trop pauvres pour exprimer une demande solvable » montre bien qu’il s’agit là d’un aveuglement conditionné, car enfin, si nos économies prenaient en compte nos enfants, elles ne pourraient laisser les enfants de nos co-planétaires (et leurs parents) dans l’état de pauvreté extrème qui est leur lot, pour la plupart d’entre eux.
Les implications de cette omission sur nos systèmes économiques sont très nombreuses et entièrement négatives, même si les tenants de la thèse « économique » officielle ne cessent de clamer que demain, ces problèmes seront réglés grâce à la science. Ce terme de « problème » assigné à une réalité si essentielle, est fréquemment utilisé et répété dans la « LQR », comme si les seules réponses valables aux obstacles que doivent surmonter les hommes étaient techniques, à tel problème, telle solution.
Outre le fait que la science économique « orthodoxe » soit la seule à être restée pour l’essentiel accrochée au dogme « mécaniste », de manière de plus en plus anachronique, elle souffre d’un autre écueil monumental, aussi évident pourtant, et catastrophique que le premier cité : « Même l’accumulation des preuves flagrantes du rôle prépondérant joué dans l’histoire de l’humanité par les ressources naturelles n’a pas retenu l’attention des économistes orthodoxes. [...] Par-dessus tout il y a le fait indiscutable que, dans le passe, tous les conflits entre les grandes puissances n’ont pas eu pour objet des disputes idéologiques ou de prestige national, mais le contrôle des ressources naturelles. Il en va encore de même aujourd’hui. » (Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance (1979), 2e édition, 1995, page 60-62)
Plus loin, Nicholas Georgescu-Roegen affirme que « Des moto- cyclettes, des automobiles, des avions à réaction, des réfrigérateurs, etc., « plus gros et meilleurs », entraînent non seulement un épuisement « plus gros et meilleur » de ressources naturelles, mais aussi une pollution « plus grosse et meilleure » Il serait bien curieux de trouver aujourd’hui un économiste niant le phénomène de la pollution, ce que n’ont pas hésité à faire nombre des prédécesseurs ! Partant de ces deux constats, Georgescu-Roegen montre, en se basant sur des notions de thermodynamique avancées appliquées aux systèmes clos, qu’il est grand temps que la science économique abandonne une bonne fois pour toutes ses obsessions « mécanistes ». Ce faisant, elle se verra contrainte par force d’intégrer à ses modèles de fonctionnements les données biophysiques terrestres. L’on assistera alors à la naissance de la bioéconomie, dont les grands traits ont été tracés au cours des années 70 par un économiste venu des mathématiques statistiques, et largement passé sous silence depuis, y compris dans l’enseignement économique général. Mais cette bioéconomie ne sera ni efficace ni durable sans une auto-ré-éducation des citoyens, visant à rejeter en bloc le modèle « jetable » de société imposé, et un refus immédiat de transmettre à leurs enfants une Terre polluée et une nourriture contaminée, si elle n’est pas simplement absente. Ceci passe par un changement radical des mentalités, maintenant, ou jamais.
Thèmes
Merci pour cet excellent article :-))
Hier, on attendait inconsciemment que la religion nous explique tout et règle le présent et l’avenir ... aujourd’hui, on croit que c’est la science qui va tout régler :-(( ... donc "Remplissons nos poubelles, les scientifiques réussirons à les vider proprement !" :->
De qui se moque t-on ?! :-(( :-(( :-((
Face aux détracteurs de la décroissance, je suis persuadé que le changement radical de mentalité est indispensable même si il est difficile à imaginer concrêtement.
A nous de vite changer, vite imaginer, vite créer un nouveau mode de vie ... pour montrer, démontrer à nos amis Chinois, Indiens, etc. qu’un autre modèle que celui du consummérisme écologiquement aveugle :-( est possible et qu’il peut même amener le bonheur ;-)
Bonne continuation à toutes et à tous,
Espérons et luttons pour que le changement arrive et commence des aujourd’hui !
Simplement,
Xav
Le démarrage d’un nouveau cycle tient d’ailleurs à une mutation. La relation peuple-dirigeants tenant de la relation poule-oeuf, il serait curieux de savoir lequel va dévier en premier pour assurer la survie de l’espèce ...
merci de vos réactions à tous deux, en cette période de wacances estivales ( estivales ? pffff !!) cela tient du miracle !
Atlantis, votre question, quand à savoir qui des dirigeants ou des dirigés "va dévier en premier pour assurer la survie de l’espèce ", trouve AMHA sa réponse, inévitablement, dans le sens que j’ai voulu donner à ces notes de lecture de La Décroissance. C’est que la simple "existence" de nos enfants devrait être suffisante pour nous faire basculer ! Si l’Humanité n’est pas capable de prendre soin de sa descendance, qui le fera à sa place ?
Bref. Cesser, séance tenante, tout comportement "occidental". facile à dire... À faire, c’est justement ... l’écologie pratique.
Bien à vous et ... bonnes vacances !
:-)
lire à ce sujet un mensuel très interessant :
merci d’avoir corrigé les répétitions "bioéconomiebioéconomie" dans l’article. mais je viens de me rendre compte qu’il y a une autre répétition à la fin, mais elle insiste malgré elle sur l’absolue necéssité de s’ autorééduquer - s’auto-rééduquer ! :-)
@tss : j’ai été visité ce site, j’avais eu l’occasion de parcourir la revue, mais enfin, voilà un problème : il s’agit de cesser de faire des revues, et ce n’est pas parce qu’on évitera le cellophane lors de l’expédition qu’on changera quoique ce soit au fait que c’est une revue "de plus". Or, nous n’avons pas besoin de revue, AMHA, bien sûr. Comme je le mentionne dans l’article, nous avons, tous humains que nous sommes censés être, des intuitions fondatrices. Et nous devons urgemment suivre nos intuitions, c’est incontournable. Pour fonder une revue, il faut de la volonté, une volonté de fer probablement. Des équipes, des sous, des locaux, des demandes de subventions, des associations, des déclarations, etc, etc.
Pour installer et utiliser dans les règles de l’art des toilettes sèches, pour mettre des haies chez soi, autre que "conifères", pour épandre du brf sur nos petites parcelles de jardin, pour "travailler moins pour gagner moins", pour se mettre au solaire, éolien individuels, pour diffuser librement nos créations, pour rencontrer physiquement tous les êtres et prendre soin des plus faibles (je dis bien "tous les êtres"), pour utiliser des ordinateurs "déjà fabriqués" et des logiciels libres, pour remercier le ciel des repas plantureux que nous avons le privilège d’obtenir chaque jour (trois repas, quelque fois quatre !), pour quitter la ville et arpenter de nouveau un bout de Sol vivant, si petit soit-il enfin, nul besoin de déclarations, subventions, ou mouvement officiel. Il s’agit là d’oeuvrer dans le Silence et le Calme de l’Abandon des Visées purement individuelles. De là, nous passons à la position d’assistant de la Nature, dans tous les sens du terme. Cela inclut l’observation attentive du fonctionnement de celle-ci pour peu que justement, nous cessions de vouloir à tout prix lui imposer nos volontés ... de fer !!










