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Faire avec

Article publié le 30 avril 2009

Faire avec

Je vous ai souvent vanté sur ce blog les mérites de l’intensité[1]. Cumuler des utilités sur un même territoire, dans un même projet. Faire avec au lieu d’exclure. Attention aux malentendus. Un des symboles tenaces de l’intensité est bien l’agriculture[2] moderne. Quintaux et hecto à l’hectare sont des marques bien connues de l’efficacité économique. Affirmation un peu rapide, pour les hectos notamment. Le lait et le vin sont surabondants, et la quantité ne paie plus comme elle l’a fait pendant des années, avec des cours garantis.

C’est que l’intensité est dévoyée. Ce n’est alors que la traduction d’une spécialisation outrancière, dont la conséquence est un appauvrissement. La production naturelle tout venant, sans la main de l’Homme, est foisonnante, mais il est bien difficile d’y prélever ce dont nous avons besoin. L’idée de spécialiser un terrain est une réponse. Une seule plante sur ce terrain, facile à valoriser, et qui pourra tirer le maximum de lumière, d’eau, de ressources de la terre, voilà une bonne idée. La production en termes de biomasse, de matière sèche à l’hectare, est sans doute bien plus faible que celle produite par l’exubérance et la multiplicité des espèces, mais là, au moins, il est facile de l’exploiter, et il n’y a pas de surprise. Un appauvrissement bien exploité vaut mieux qu’une richesse inexploitable. Et voici l’humanité partie sur le chemin de la spécialisation, et de sa suite logique, la sélection des variétés les plus productives.

La spécialisation est l’inverse de l’intensification. Pour obtenir de bons rendements calculés sur un seul produit, le producteur doit le favoriser à l’extrême, le nourrir spécifiquement, faire la guerre à toutes les autres formes de vie. La quantité de matières extraites d’un terrain ainsi malmené n’est pas intense. Le coût des dégradations nombreuses apportées aux sols, aux paysages, aux eaux, à la faune et à la flore sont à porter au débit de la production constatée, de même que les impacts des usines qui fabriquent ces entrants. Le bilan est loin d’être aussi favorable qu’on le pense. Etabli pour l’agriculture intensive, ce constat peut être étendu à bien d’autres phénomènes, comme le fait Lucien Kroll : La monoculture du maïs est identique à celle des quartiers d’HLM. Et leurs dégâts et leurs remèdes le sont autant. L’appauvrissement du sol correspond bien à l’ennui des banlieues homogènes, la richesse des cultures diversifiées fait la mixité urbaine.[3]

Intensité rime avec diversité. Cette dernière est exigeante, elle peut faire peur, on préfère souvent l’oublier. Elle rend pourtant d’immenses services à l’humanité. Jean-Claude Lefeuvre, président de l’Institut français de la biodiversité , nous rappelle opportunément que bien que les champs cultivés représentent une surface près de 5 fois supérieure à celle des zones humides, ces dernières « rapportent » 40 fois plus à l’humanité en fonction des multiples services qu’elles rendent[4].

La nature est généreuse, mais elle est capricieuse, elle a ses rythmes, ses humeurs. Sa production obéit à des lois qui traduisent des mécanismes complexes, des interactions. Les lois humaines ignorent souvent celles de la nature, et beaucoup de richesses sont ainsi perdues. La moitié des zones humides de la planète ont disparu en 30 ans.

 

La recherche effrénée d’une fausse intensité témoigne d’une volonté de domination de la nature. Il est nécessaire de s’interroger sur le choix premier de la spécialisation. Une autre voie de progrès aurait pu être la maîtrise de la diversité, plutôt que son rejet. La fameuse phrase Dans le cochon tout est bon serait ainsi la ligne directrice du développement durable. Il s’agit de donner la priorité à la productivité globale, tout compris, et ensuite d’apprendre à en tirer le meilleur usage. La spécialisation produit par nature des déchets, tout ce qui ne passe pas au crible ou au tamis préétabli. C’est vrai en agriculture comme ailleurs, notamment pour notre bien le plus précieux, le savoir faire, le talent, la sensibilité, toutes ces vertus humaines sélectionnées au lieu d’être valorisées dans leur diversité.

 

L’exemple des panneaux isolants à base d’herbe[5],

présenté récemment sur ce blog, illustre bien l’intérêt de faire avec. On se contente de faucher la prairie, et de trier ensuite la production. Ce procédé assure une récolte de biomasse bien plus importante, tout en réduisant fortement les entrants, les herbicides et autres produits. Laisser s’exprimer la nature dans toute sa générosité, et exploiter la diversité de ses dons est bien plus efficace que de l’enfermer, de l’endiguer, de lui prescrire autoritairement ce qu’elle doit produire.

L’intensité, c’est faire « avec » le plus possible, « contre » le moins possible, comme le préconise Gilles Clément dans le jardin planétaire[6]. Une bonne manière de prendre le chemin du développement durable.

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[1] Intensité, chronique du 08/05/2007
[2] Agriculture (08/05/2008)
[3] Atelier Lucien KROLL, Bio, psycho, socio/éco, Ecologies urbaines, L’Harmattan, 1999
[4] Pour une réhabilitation de la nature ordinaire : la notion de services rendus par les écosystèmes. Pages 129-138. In La Charte de l’Environnement : enjeux scientifiques et juridiques. Actes du colloque du 13/03/03. Publ. MURS et AFAS. 141 p. On pourra également se reporter à la chronique Gratuit, publiée sur ce blog le
[5] Herbe (13/04/2009)
[6] Gilles Clément Le jardin planétaire, publié chez Albin Michel (1999) à l’occasion de l’exposition du même nom, présentée à la Grande Halle de la Villette.

Thèmes

Développement durable Réflexion

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commentaires
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par Ma Cantine Bio (IP:xxx.xx5.163.55) le 30 avril 2009 à 16H33

Tout à fait d’accord avec l’article. On peut très bien emprunter le même argument contre les pesticides/herbicides/OGM. Pourquoi vouloir a tout pris augmenter le rendement à l’hectare en France alors qu’on est déjà en surproduction ? Ce n’est pas dans les pays riches (où l’on peut se payer ces intrants) qu’il faut augmenter la production agricole (en réalité il faudrait y baisser le rendement à l’Ha en la convertissant au bio) mais dans les pays émergents en laissant les paysans locaux faire avec les espèces de produits agricoles les mieux adaptés à son climat, son sol et sa culture agricole. En produisant moins et mieux chez nous, nous permettrons aux paysans des pays émergents de produire plus et mieux. Le monde s’en trouvera mieux nourris. Pour en savoir plus : http://macantinebio.wordpress.com/

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