La fusion entre écologie et politique est une question qui divise les mouvements écologistes.
Pour un certain nombre d’ONG écologistes, la position apolitique permet d’entamer le dialogue avec le parti au pouvoir, quel qu’il soit. Fortes de leur rôle de représentation de la société civile, elles bénéficient aux yeux des décideurs politiques d’une légitimité à fournir un avis éclairé, généralement renforcé d’une expertise scientifique. Il s’agit d’un positionnement en tant que contre-pouvoir. Leur mobilisation de l’opinion publique est un levier indispensable pour obliger les décideurs, politiques mais aussi économiques, à prendre en compte les problèmes environnementaux. Sans devoir justifier d’une quelconque couleur politique, ces ONG cherchent à obtenir une réactivité immédiate de la part du gouvernement face à l’urgence des problématiques environnementales.
De l’autre côté, certains regroupements affirment que seule une gérance foncièrement politique pourra faire face à l’urgence écologique. Leur argument est simple : la politique, c’est une question de choix de société, et aujourd’hui, la seule façon de faire évoluer la société dans le sens d’un mode de vie soutenable est de totalement révolutionner le système économique et social. Pour que l’effort soit réellement collectif, ces regroupements estiment qu’il n’est pas pensable de laisser la politique se reposer sur une simple incitation à un changement des comportements individuels, mais qu’il est nécessaire d’imposer des mesures fortes à coups de modifications législatives.
La démarche de Nicolas Hulot s’est retrouvée entre deux chaises. Son médiatisé « pacte écologique », créé "pour que l’écologie soit au cœur de l’action politique" a exercé une véritable pression sur l’ensemble des candidats à la présidentielle. Les promesses électorales sur l’urgence environnementale ont fleuri dans presque tous les programmes politiques. En janvier dernier, il a fallu que Hulot choisisse entre politiser sa démarche, en présentant sa propre candidature à l’élection, et dépolitiser l’écologie, en laissant une chance aux promesses faites par les candidats en lice, de tous bords politiques. Résultat : tous les partis se sont engagés en faveur de l’écologie et l’opinion publique n’a jamais été aussi consciente de l’urgence écologique. Malgré cela, c’est un des candidats dont le programme a été le plus mal noté par l’Alliance de la Planète qui a remporté l’élection (8,5/20 pour l’UMP contre 17,5/20 pour les Verts, 16/20 pour le PS et 13/20 pour l’UDF). La majorité votante a accordé sa priorité à des questions lui semblant probablement plus proches de ses préoccupations quotidiennes (son pouvoir d’achat, son emploi etc), sans pour autant avoir l’impression d’oublier l’environnement, puisque le candidat Sarkozy a déclaré avoir l’intention de se pencher sur la question.
À ces mêmes élections, le parti des Verts qui proclame une écologie politique depuis plus de 20 ans, a connu son plus faible score historique. Les raisons de cet échec sont multiples, et la "dilution" de la cause écologique au sein de l’ensemble des partis candidats est sans doute une des raisons principales. Bien évidemment, les Verts ont aussi pâti du traumatisme d’avril 2002 où "le vote utile" devait sauver la France de l’extrême droite faisant regretter à bon nombre d’électeurs leur soutien au premier tour aux "petits partis" ayant un discours différent des deux "mammouths" PS et RPR (futur UMP). De plus, fidèles au raisonnement écologiste, les Verts pensent globalement et agissent localement, menant ainsi des combats locaux qui leur procurent une reconnaissance régionale forte, mais ce fonctionnement décentralisé engendre aussi une identité nationale moins marquée*. Il est intéressant de voir comment dans les années 1980, lorsque les Verts affichaient une stratégie "ni de droite, ni de gauche", le nombre d’adhérents du parti était en hausse, et lorsqu’en 1993, le parti a voulu s’affranchir de son image "monothématique" et s’est déclaré résolument de gauche, la moitié des adhérents n’a pas suivi.
L’échec de l’élection présidentielle a soufflé un vent de crise existentielle sur les Verts, mais le combat pour défendre une véritable écologie politique est plus que jamais pertinent. Car en voulant éveiller les consciences, Nicolas Hulot a poussé à ce que l’écologie soit intégrée dans tous les programmes, y compris ceux où la défense de l’environnement est manifestement incompatible avec le reste. Les Verts l’accusent d’avoir banalisé les défis écologiques, d’avoir milité pour la défense de la planète sans proposer d’approche globale et d’avoir laissé croire à une large majorité qu’il est possible d’avoir une bonne conscience environnementaliste sans rompre radicalement avec les modes actuels de production et de consommation, autrement dit, d’avoir laissé croire que l’écologie ne serait qu’un petit supplément d’âme.
La critique est émise avec bien plus de vigueur par les "objecteurs de croissance" qui sont allés jusqu’à lancer un « Pacte contre Hulot ». Ils lui reprochent non seulement d’avoir dépolitisé l’écologie, mais aussi d’avoir permis au gouvernement et aux grosses entreprises et multinationales qui le financent, de médiatiser une image faussement verdoyante. Hulot serait, inconsciemment, le cheval de Troie de leur offensive idéologique, incarnant "la capacité du néolibéralisme à digérer sa contestation et à semer la confusion chez ceux qui lui résistent."
Pour le mouvement de la Décroissance, le Grenelle de l’environnement est une action emblématique de la "mascarade verte" gouvernementale. Il s’agirait d’une opération de marketing politique, visant à détourner l’attention des vraies causes des problèmes écologiques et à tromper les citoyens. Selon Paul Ariès, les principaux acteurs économiques (gouvernement néolibéral, multinationales, lobbys) se rendent bien compte que l’écologie deviendra dans les années à venir le terrain de terribles affrontements sociaux, remettant la question du partage au centre du débat politique. Ils auraient donc tout intérêt à empêcher un futur affrontement avec des mouvements sociaux autonomes, et pour conjurer tout éventuel soulèvement, "ils promettent de laver plus vert que les écologistes et veulent faire croire qu’il serait possible d’avoir à la fois la croissance économique et la protection de l’environnement, bref, que le capitalisme pourrait être son propre remède"**. Il va plus loin en dénonçant un véritable danger pour la démocratie. Car en instaurant un rapport consumériste avec la nature, en donnant au "développement durable" le même sens que "croissance verte", en faisant miroiter la "consommation responsable" comme étant un acte où chacun voterait plus efficacement avec son porte-monnaie qu’avec un bulletin de vote, ce serait une "démocratie commerciale" qui serait en train de voir le jour. Cette fusion de la société marchande et de la société civile signerait la fin de la société politique. En réaction à tout cela, la Décroissance propose aujourd’hui un nouveau projet politique, et avoue que son discours radical est de plus en plus approuvé par les citoyens : "Le peuple est davantage conscient des impasses de notre société et ne s’accroche encore à ses mythes (comme la croissance ou le développement durable), comme à des bouées percées, que par absence totale de perspective."
Alors, vaut-il mieux exiger que
nos dirigeants politiques s’intéressent à l’environnement, ou mener un
projet de "repolitisation" de l’écologie ? Finalement, les deux
approches opposées peuvent sembler tout aussi nécessaires l’une que
l’autre. Certes, la politique, c’est faire des choix de société et
seuls des choix radicaux, allant dans le sens du partage des richesses
et donc à l’encontre de l’intérêt des détenteurs du pouvoir économique,
pourront limiter suffisamment les dégâts écologiques et leurs
conséquences géopolitiques, et ainsi assurer les meilleures conditions
de vie possibles aux générations futures. Mais pour l’instant, notre
société est encore religieusement attachée aux valeurs capitalistes,
qui glorifient la consommation comme un moyen d’atteindre le bonheur,
mais qui l’ont convertie en une fin en soi. Il va falloir probablement
encore quelques catastrophes "naturelles" dramatiques, quelques summums
de l’inégalité sociale, une ultime crise du pétrole et quelques guerres
pour l’or noir et l’or bleu pour que la société comprenne vers quel
chemin son bulletin de vote l’a mené. On ne pourra que déplorer le
caractère tardif de cette vaste prise de conscience, mais on pourra
aussi reconnaître que c’est l’infiltration de l’écologie apolitique qui
aura permis de préparer le terrain, de déclencher le cheminement que
l’opinion publique est en train de parcourir. Gageons qu’un jour
prochain, la société s’apercevra de l’aberration de tout programme
politique basé sur un système économique qui ruine l’humanité, et ce
jour, elle sera mûre non seulement pour accepter mais aussi pour exiger
et élire des mesures radicales à la hauteur des enjeux.
* cf. article du sociologue Erwan Lecœur, revue Territoires, juin 2007.
** in La Décroissance, un nouveau projet politique, Paul Ariès, Ed. Golias, octobre 2007.
• NB : face aux résultats du Grenelle de l’environnement, Nicolas Hulot s’exclame que l’écologie est enfin devenue le déterminant majeur de l’action publique, les Verts parlent d’enthousiasme prudent, tandis que la Décroissance n’hésite pas à parler de défaite de l’écologie et de marché de dupes.
Thèmes
Bonjour, Je ne comprends pas votre objectif, ou j’ai peur de le comprendre trop bien. Cet article qui noie le poisson a néanmoins le mérite de présenter rapidement l’approche de la décroissance, qu’il est urgent de mieux connaître et de soutenir si l’on ne veut pas aller dans le mur. Le tout avec ces bannières publicitaires qui laissent penser qu’il y a derrière votre site un simple business (à la "Dr Servan-Schreiber"). La cause de l’écologie mérite mieux.
thèse , anti thèse, synthèse ? ^^
Passage futur d’un clivage "gauche-droite" (essentiellement economique et social) à un clivage "prudes-radicaux" (essentiellement social et environnemental) ? On verra bien. En fait la rapidité d’une telle transition réside actuellement dans les mains ... des médias.
Ben oui, c’est eux qui guident le troupeau de moutons (avec leur fidèle chien-chien les politiques). Il y a bien quelques brebis pensantes qui ont trouvé mieux ailleurs, mais tant que le pouvoir en place dira de regarder ailleurs, la masse le fera.
Ben non, à mon avis c’est le contraire.
Le troupeau de moutons c’est bien nous, d’accord. Mais ce sont les "politiques" qui nous guident. Où ca ? Vers où les grands décideurs que sont les industriels et les banquiers leur ont dit de nous guider pour notre plus grand bonheur, évidemment, grâce à quoi ils seront réélus.
Et les médias sont les fidèles chiens-chiens qui, pour une poignée de croquettes, nous aboient dans les mollets pour nous faire avancer dans le bon sens.
Quant aux quelques brebis pensantes qui ont trouvé mieux et essaient de le faire savoir, le pouvoir en place aidé par les médias essayera toujours pour les faire taire ou des les ridiculiser.
Bonjour,
joli article pour concilier approches "inside" et "outside", qui, selon vous, respectivement "limite les dégâts" actuels et "prépare le terrain"...
On soupconne que vous penchez plutôt pour la deuxième approche - qui à mon humble avis est une position plus facile, ou confortable - car satisfaisante ! -intellectuellement.
Mais d’autre part, je ne suis pas sûr que des gens comme Jancovici, Hulot, Bourg, Dufumier, etc., que vous placeriez plutôt dans l’écologie politique je crois, soient finalement très éloignés des décroissants (pour reprendre la derniere phrase du portrait de Janco dans le Monde, "Rien, en somme, ne sépare Jean-Marc Jancovici de la décroissance : à peine la politesse des chiffres."). ILs ont juste un positionnement différent.
Je pense malheureusement que le virage écologique ne se fera pas contre les grands intérêts financiers et géopolitiques - pour le meilleur et pour le pire (cf par ex le protocole de Montréal vs le protocol de Kyoto).
Vous auriez pu noter en titre : Ecologie et économie : La raison du plus fort
Au demeurant, très bon article ... d’amour ...
Etonnant article où l’on peut lire dès la deuxième phrase : "Pour un certain nombre d’ONG écologistes, la position apolitique permet d’entamer le dialogue avec le parti au pouvoir, quel qu’il soit." C’est quoi l’apolitisme ? Et le dialogue c’est quoi : "Cause toujours tu m’intéresses" ou bien, je tiens compte de tes remarques ? Plus loin, on peut lire : "Il s’agit d’un positionnement en tant que contre-pouvoir." Mais peut-on être apolitique et se positionner en tant que contre-pouvoir ? Intervenir dans les affaires de la Cité et vouloir influencer ses décisions, n’est-ce pas la définition même de la politique ? L’auteur ne confond-il pas apolitisme et indépendance politique ? MH
J’admets bien volontiers que le terme "apolitique" n’est pas adéquat. J’entendais par là que l’organisme en question ne porte pas lui-même un projet politique, alors que "apolitique" signifie "qui ne se mêle pas de politique", je le consens. Je ne peux qu’être d’accord avec vous : toute action visant à influencer les politiques est forcément politique. La différence que je souligne dans mon article se situe dans l’ambition affichée des ONG : il y a celles qui cherchent à peser sur les décisions prises par le pouvoir en place, et celles qui souhaiteraient bien le remplacer et prendre les rênes en main… L’indépendance politique, c’est encore autre chose. Parmi les ONG, disons "non-politiques", certaines bénéficient de subventions gouvernementales (comme WWF) et certaines les proscrivent (comme Greenpeace), au nom justement de leur indépendance politique.









