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André Gorz, une écologie politique

Article publié le 26 septembre 2007

André Gorz, une écologie politique

C’est trop méconnu mais la France a produit sans doute les principaux théoriciens de l’écologie-politique, en premier lieu Jacques Ellul et André Gorz (mais aussi René Passet, Jacques Robin, Edgar Morin, Serge Moscovici, etc.). Ce n’est pas que les écologistes français en aient tiré profit en quoi que ce soit car ils les ont toujours ignorés superbement. C’est même une des principales raisons pour lesquelles il m’avait paru si nécessaire de faire une revue écologiste où l’introduction de chaque numéro par un "classique" de l’écologie était donc essentiel pour s’inscrire dans une histoire durable de l’écologie.

Le premier texte que nous avons voulu mettre, dans le premier numéro d’EcoRev’ (dans le numéro zéro !), c’était naturellement "Leur écologie et la nôtre" d’André Gorz...

Si André Gorz a été le plus important pour nous, c’est qu’il a été le premier à essayer d’articuler "écologie et politique", à partir du marxisme et de son échec, faisant pour toute une génération le chemin qui va d’un certain marxisme (celui de Sartre) à l’écologie-politique tout en conservant une optique "marxienne", une exigence de communauté, d’émancipation et de vérité rattachée à une histoire de la raison. Rien à voir avec les visions mystiques de l’écologie, même s’il y a, toujours présente, une exigence d’authenticité héritière de toute la culture critique de la philosophie occidentale et de la poésie moderne. On peut dire d’André Gorz qu’il était la conscience de Sartre, lui faisant la morale qu’il n’arrivait pas à faire et puis disant "adieu au prolétariat" comme aux illusions du maoïsme, tout en gardant à la fois l’anticapitalisme et l’idéal d’une existence authentique avec les autres.

image Sa critique du capitalisme comme productivisme me semble décisive, déplaçant la question écologiste du discours moralisateur aux conditions pratiques, aux causes matérielles et au système de production. Cela n’empêche pas qu’il restait très sensible à la "simplicité volontaire", dont le caractère individuel m’agace un peu, je l’avoue. Il faut dire que nous n’étions pas du tout d’accord sur tout, même si je lui dois énormément (surtout "Misères du présent, richesse du possible" qui m’a été d’un grand soutien). Il n’est même pas sûr qu’on puisse dire que nous étions d’accord sur l’essentiel, car mes critiques sur l’aliénation touchaient à ce qu’on peut considérer comme l’essentiel ! Il est certain que j’ai une conception plus contradictoire et pessimiste de l’autonomie (des rapports humains en général) mais nous étions conscients d’être dans le même combat, très proches bien que différents. Nous défendions, en tout cas, les mêmes propositions pour sortir du salariat à l’ère du travail immatériel. On sait qu’il était revenu sur son opposition première au revenu garanti et qu’il insistait sur la nécessité que ce revenu soit "suffisant". A cela, s’ajoutait qu’il soutenait ma proposition de "coopératives municipales", persuadé lui aussi, dans l’incrédulité générale, qu’il n’y avait pas d’autre choix que des alternatives locales à la globalisation marchande...

Pour les monnaies locales, il était plus réservé, même s’il défendait quand même une "monnaie de consommation" pour le revenu garanti. Les monnaies locales sont effectivement des outils indispensables pour la relocalisation de l’économie, mais il aurait bien voulu s’en passer et n’en faisait qu’un état transitoire car il rêvait à des rapports humains débarrassés de tout rapport marchand, à une gratuité la plus étendue possible, à l’autonomie du temps libre et du don ! Pour ma part, je pense plutôt qu’on a besoin de valoriser nos compétences et que cette reconnaissance matérielle est un facteur d’autonomie. Il n’aimait pas l’argent mais il m’en a donné quand même lorsque je lui ai envoyé mon texte sur la coopérative municipale ! Il faut mettre des limites à la marchandisation, cela ne fait aucun doute, il ne faut pas tout marchander, mais on ne peut guère se passer pour autant de marchés ni de monnaies, qui ont aussi leurs bons côtés, y compris pour notre autonomie quand ils sont bien encadrés. C’est ce qu’il n’admettait jamais qu’à regret !

Il avait gardé en effet de la tradition marxienne et de la théorie critique un souci de l’aliénation, en premier lieu dans le travail mais aussi dans les rapports marchands, et nous étions souvent un peu en désaccord sur ce point, bien qu’ayant les mêmes références hégéliennes et marxiennes. Il s’est même fâché contre moi, une fois, à propos de sa critique de la consommation que je trouvais trop moralisante, mais, en lisant ma réponse (La production du consommateur), il m’a heureusement pardonné... Tout cela n’empêche pas que c’est à peu près le seul qui m’ait dit tout le bien qu’il pensait de mon premier ouvrage, "Ecologie-Politique, An 01", ouvrage qui avait tant déplu à mes petits camarades, qu’il ne parut jamais et fut enterré ! Sans André Gorz et Jacques Robin qui viennent de nous quitter coup sur coup, je n’aurais sans doute jamais pu continuer...

Je veux surtout me rappeler ces trop rares échanges, me rejouer le film, car ce n’est pas tant la pensée achevée d’André Gorz qui me manquera le plus, mais au contraire cette confrontation de nos points de vue, si éloignés parfois. Nous voulions tous les deux sortir du salariat mais je ne pensais pas que cela signifiait qu’il n’y aurait plus du tout de rapports marchands, la gratuité ne pouvant se généraliser que dans le domaine numérique, sans doute. J’ai trouvé aussi, surtout après des années de chômage, que le temps libre et l’autonomie n’étaient pas toujours si désirables et qu’on ne pouvait identifier le travail avec l’hétéronomie dès lors qu’on pouvait y trouver du plaisir et que notre autonomie devenait productive. Cela ne m’éloignait pas de lui, profitant au contraire de l’incroyable aubaine de pouvoir en discuter avec lui ! Il me donnait parfois raison mais c’était l’occasion en tout cas d’éprouver la fragilité de mes arguments et c’était surtout un plaisir complice, je crois, dont je serais privé à jamais...

Je vois bien que je ne sais pas lui rendre hommage comme il le mérite : montrer toute l’importance de sa pensée pour les temps futurs, pour une écologie-politique responsable et libératrice. Je ne sais même pas dire comme il me manque, à qui j’ai parlé il y a quelques jours à peine, sans rien savoir, hélas, sans avoir rien compris ! Il faut dire que je ne l’ai pas vraiment connu, on n’a même pas réussi à se voir, et il ne me disait presque rien de sa vie dans ce dialogue à distance, purement intellectuel. Il était pourtant si présent dans la mienne qu’il y laissera un grand vide après d’autres disparitions encore si vives, comme un ciel d’encre dont les étoiles s’éteignent une à une devant nous...


André Gorz s’est suicidé avec sa femme malade
le 23 septembre 2007

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Fiche Wikipédia.

Bibliographie

L’extraordinaire, c’est que les 3 derniers livres sont sans doute les meilleurs...

  • Le traître (Le Seuil, 1957, préfacé par Sartre)
  • La morale de l’histoire (Seuil, 1959)
  • Stratégie ouvrière et néocapitalisme (Seuil, 1964)
  • Le socialisme difficile (Seuil, 1967)
  • Réforme et révolution (Seuil, 1969)
  • Critique du capitalisme quotidien (Galilée, 1973)
  • Critique de la division du travail (Seuil, 1973. Ouvrage collectif)
  • Écologie et politique (Galilée, 1975)
  • Écologie et liberté (Galilée, 1977)
  • Fondements pour une morale (Galilée, 1977)
  • Adieux au prolétariat (Galilée et Le Seuil, 1980)
  • Les Chemins du Paradis (Galilée, 1983)
  • Métamorphoses du travail (Galilée, 1988 et Folio Essais, 2004)
  • Capitalisme Socialisme Écologie (Galilée, 1991)
  • Misères du présent, richesse du possible (Galilée, 1997)
  • L’immatériel (Galilée, 2003)
  • Lettre à D. Histoire d’un amour (Galilée, 2006)
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commentaires
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par Jeff (IP:xxx.xx2.150.36) le 26 septembre 2007 à 14H53

Merci pour se rappel aux jeunes générations qui pensent qu’ils sont les inventeurs d’un concept, que les intellectuels d’hier n’ont jamais rien fait pour l’environnement, que les grands penseurs s’en sont toujours désintéressés.

Pour autant, la vision politico-environnementale n’a jamais soulevé l’intérêt réel de la classe intellectuelle française ou étrangère car durant trop longtemps - et encore maintenant - l’environnement est de nature scientifique, rationnel et seulement depuis peu de temps un vrai sujet de société qui appel de nouvelles réflexions, de nouvelles formes d’analyses et de pensés que l’humanité attend avec autant d’impatience que de vrai solution techniques et pragmatiques.

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par Jean Zin (IP:xxx.xx2.59.53) le 26 septembre 2007 à 17H53

En fait, en dehors de Jacques Ellul qui était le véritable précurseur, la plupart des réflexions sur l’écologie-politique datent des années 1970 à la suite du rapport de Rome et de la première crise pétrolière. Même si André Gorz se voulait en dehors de cette tendance, l’écologie s’est construite sur la notion d’écosystème et donc sur la pensée systémique (dont se réclame le club de Rome). Le Macroscope de Joël de Rosnay l’illustre parfaitement. La pensée systémique a subi ensuite un discrédit en partie injustifiée mais qui vient largement de ses rangs, la découverte de l’auto-organisation ayant eu tendance à se substituer aux équilibres systémiques des flux de matière et d’énergie contrôlés par des flux d’information. Sous prétexte que la complexité ne pouvait être programmée d’avance on a perdu la finalité structurante au profit d’un espèce de n’importe quoi dont on espère que cela produira quelque chose de miraculeux un jour ou l’autre...

Devant le retour au premier plan des questions écologiques, on revient inévitablement à ces pensées fondatrices, ce qui ne veut pas dire qu’on ne doit pas les critiquer aussi et dépasser ce qu’elles pouvaient avoir de naïf en intégrant le négatif et l’incertitude sans perdre de vue l’écosystème et ses contraintes vitales, la vision d’ensemble et les finalités collectives.

Que tout ce travail intellectuel soit ignoré des médias comme des écologistes eux-mêmes ne doit pas tellement étonner, ce n’est jamais l’intelligence qui attire les foules. On préfère les présentateurs télé ou des personnalités charismatiques capables de nous émouvoir. Les politiciens croient avoir affaire à la véritable réalité, loin de ces trucs d’intellectuels que personne ne comprend et qui sont perdus dans leurs abstractions... Pourtant, même si cela peut paraître bien mince et décevant par rapport à nos rêves, c’est bien là qu’il faudra aller puiser pour s’en sortir et aller plus loin !

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par Pierre R. - Montréal (IP:xxx.xx3.146.99) le 26 septembre 2007 à 16H23

@ Monsieur Zin

Les mots avec lesquels vous évoquez cette relation qui vous était si particulière avec André Gorz ont l’effet d’un rapprochement avec un homme qui a marqué la vie intellectuelle française. J’apprends avec l’âge cette règle mathématique que je me conjugue intérieurement : j’additionne davantage les moins, dans ma vie - ces êtres qui nous quittent -, et je soustrais tous ces plus qui l’ont jalonnée. Voilà un plus qu’il faudra soustraire sans pour autant l’oublier.

Pierre R.


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