Dans la rue, un marchand a sorti un étalage spécial où il vend des glaces de toutes sortes : chocolat, vanille, pistache, melon, mangue, café, orange, cookies, etc. Il y a tant de parfums qu’on ne sait où donner de la tête. Mieux encore, de multiples garnitures complémentaires sont suggérées pour accompagner ces glaces, augmentant le choix, déjà conséquent, qui s’offre aux clients.
Un petit garçon tenant sa maman par la main admire, l’air rêveur, le superbe étalage qui arbore ces mille délices.
- Maman, tu m’offres une glace ?
- Ah non mon chéri, on vient tout juste de sortir de table, et tu as pris deux fois du dessert.
- Maman, je veux une glace ! S’il te plaît !
- Ecoute, d’abord on se promène, et si tu es sage, je t’en achèterai peut-être une toute à l’heure.
- Non, je la veux tout de suite !
La mère, voyant qu’elle risque d’en être quitte pour une nouvelle bataille avec sa tendre progéniture, cède.
- Bon, tu veux quel parfum alors ?
Je veux la plus grosse glace, avec 4 boules de parfums différents, et
avec dessus de la chantilly et des copeaux de chocolat !
Cette scène, je ne l’ai pas vue pendant ce nouveau week-end pluvieux et occupé à mes travaux. Mais on l’imagine aisément, et sans doute y avons-nous tous plus ou moins assisté dans nos vies, d’autant qu’il en existe de nombreuses variantes. Le caprice que je décris répond à une tendance, une forme de volonté, qui est extrêmement répandue, et même oserais-je dire, que nous avons tous quelque part en nous, plus ou moins savamment cachée. Nous voulons tout, et tout de suite.
C’est d’abord un caractère éminemment enfantin. C’est lui qui est la source des caprices et des impatiences d’enfants. Mais on aurait tort d’imaginer que seuls les enfants en sont les porteurs. Nous autres adultes agissons bien souvent selon ses préceptes et cela prend une variété de formes qui nous étonnerait sans doute si l’on prenait le temps de s’y arrêter un peu.
Car voilà, nous ne savons pas attendre, et nous ne savons pas apprécier ce qui nous est donné lorsque ça l’est de façon seulement partielle. Non, il nous faut, à nous aussi, tout, et tout de suite. Cette tendance s’observe dans quasiment tous les domaines où nous agissons : au travail, où la culture du travail à long terme a quasiment disparu, sacrifiant ainsi la qualité à la rapidité ; à table, où l’on a vu proliférer les chaînes de fast food qui réalisent très exactement ce caprice d’enfant : un menu complet, avec sandwich, frite et boisson, prêt en 1 minute chrono et englouti en 2 ; même nos relations amoureuses en sont affectées.
On le voit au travers des nouveaux moyens utilisés pour entrer en relation : Internet et les sites comme Meetic qui permettent en une seule discussion, parfois courte, de « sortir ensemble », ou bien mieux, le speed dating (10 minutes d’entretien, emballé, c’est pesé, vous m’en mettrez pour deux semaines avec celui-là s’il vous plaît), de plus en plus d’artefacts de ce genre témoignent de notre impatience et de notre invariable caprice de gosse : on veut tout, tout de suite. Le grand amour ? Le bonheur ? On les veut là, entiers, sans défaut, et maintenant, pas demain. Parce que le bonheur, ça n’attend pas.
Dans le dossier que consacre Télérama aux changements du paysage amoureux, j’ai relevé notamment ces mots dits par un notaire qui voit passer nombres de couples dans son étude :
« Je suis souvent obligé de rappeler à mes visiteurs qu’un acte notarié, c’est comme un enfant, on ne peut l’obtenir tout de suite. Dans les deux cas, il faut du temps et des précautions. Or les gens sont toujours surpris de réaliser que la loi ne s’adapte pas en temps réel à leurs actes ou à leurs décisions. L’amour c’est chaud, la loi c’est froid. Et la quête du bonheur, elle, n’attend pas. »
Les couples se font, se défont, parfois avec une rapidité confondante alors qu’on les entendait quelques jours plus tôt jurer au ciel que ça y est, ils avaient trouvé leur âme sœur, celle qu’ils ne pourront jamais quitter. Mais au premier nuage annonçant une imperfection dans le tableau idyllique qu’ils s’étaient fait, les amants se sont disputés, et aussitôt séparés, repartant chacun chercher l’être idéal qui répondrait sans délai à toutes leurs attentes.
En politique également, le tout, tout de suite, fait des ravages. On le voit avec les sondages qui jouent le rôle d’élections avant l’heure. Ils ont beau se multiplier, se contredire les uns les autres, finirent parfois par se contredire eux-mêmes, tout le monde continue de les lire et de les commenter, parce qu’ils comblent le vide laissé par l’année entière qui va précéder les prochaines élections importantes. Cela se fait au détriment d’un vrai débat de fond sur les propositions qu’il seraient intéressant d’analyser, les chiffres donnés à gauche et à droite parvenant même par moments à phagocyter totalement tout autre type d’information pourtant autrement plus importantes. Mais des chiffres prêts à consommer répondent mieux à nos caprices que de longs débats.
Dans le même ordre d’idée, on pourra également remarquer, du moins en France, cette tendance qui semble pathologique, à toujours rejeter à la première élection venue, le pouvoir que l’on vient de mettre en place, parce que celui-ci, n’a pas pu en un si petit laps de temps répondre à toutes les attentes exprimées, et qu’il ne le pourra d’ailleurs jamais.
Nos caprices d’enfant nous rattrapent partout, et aujourd’hui peut-être encore plus qu’hier, progrès technologique aidant, passant de nos connections haut débit à nos voitures toujours plus rapides, de nos formules complètes café compris à nos forfaits tout en un, téléphone, Internet, et télévision numérique. Ces caprices, ces impatiences d’enfants qui n’ont pas encore tout à fait grandi, nous empêchent de véritablement construire nos projets. Ils nous piègent en nous enfermant dans un cercle vicieux destructeur, où l’on ne pourra jamais être satisfait. Car pour construire nos vies, bâtir des fondations solides, il faut souvent accepter de prendre du temps, de se tromper, de recommencer, de se contenter d’un bien sans vouloir un mieux.
Vouloir tout, tout de suite, c’est vouloir vivre dans un rêve éternel, où tout est acquis d’avance, et où c’est notre environnement qui s’adapte à nous et non nous qui nous adaptons à lui. C’est pour cela que c’est destructeur : parce qu’ainsi nous mettons la barre de nos exigences de vie trop haut, à un niveau inaccessible, et de surcroît en s’en remettant en quelque sorte à un destin bienfaiteur pour atteindre ces objectifs, sans chercher véritablement à utiliser nos moyens, nos capacités personnelles pour y arriver.
Pourtant, je dois confesser que cette exigence d’enfant, je la comprends un peu, et d’une certaine façon même, elle m’attendrit. Surtout dans le domaine amoureux. Parce qu’elle montre dans sa faiblesse un caractère profondément humain, une déraison dont nous sommes seuls capables, et qui contrairement à tant d’autres n’est pas fondée sur la méchanceté. Elle fait un peu parti de ces travers que nous ne saurons sans doute jamais corriger, mais qui nous définissent plus ou moins. (Que cet avis personnel que j’exprime en conclusion ne vous empêche pas de réfléchir à votre comportement personnel et à le modifier si besoin est).
Et maintenant que vous êtes arrivé à la fin de ce billet, j’exige que vous le commentiez TOUS et IMMEDIATEMENT !
Je partage votre opinion. Notre société de consommation a besion que nous achetions tout, tout de suite, pour le remplacer le plus vite possible par quelque chose de mieux ... enfin de neuf ...
c’est vrai que nous avons tout : quand on me demande ce que je veux pour mon anniversaire, ou a noel je ne sais que repondre ( de réponse dans les limites du raisonnable, évidemment) !
Tout à fait d’accord avec vous.
C’est fou à mon travail le nombre de personnes qui ont investi dans un nouvel écran, plat, un lecteur enregistreur à disque dur, un récepteur TNT, un disque dur multimédia, etc. Leur télé et leur magnétoscope ou tout leur ancien matériel était il en panne ? Non mais il y a du NOUVEAU qui vient de sortir !!! Peu importe si la technologie n’est pas encore tout à fait au point, si c’est la jungle des standards ou si ca coute la peau des fesse, c’est NOU-VEAU !!!
Les industriels et marchands nous abreuvent de produits dont nous n’avons pas besoin et nous font croire qu’ils sont indispensable... Cet été, la mode sera le rose bonbon, jetez vos maillots de bain et jupes jaunes de l’année dernière, vous aurez vraiment l’air d’un plouc avec sur les plages !!!
Sinon pour réagir au commentaire précédent sur les cadeaux, c’est vrai que c’est difficile de dire ce dont j’ai besoin : je n’ai besoin de rien, je ne dis pas que j’ai tout, mais j’ai tout ce dont j’ai besoin. J’ai donc reglé cette question délicate en demandant des livres ou des CD, ca fait toujours plaisir.
Il y a deux comportements qui domminent, celui que vous décrivez fort bien ("tout tout de suite, et vite") et celui du "game over". A l’instar des jeux vidéo on peut recommencer la partie à l’infini (par exemple : j’achète un chien, car j’en veux un tout de suite et de race parceque je le vaux bien, il perd ses poils, je l’euthanasie, j’attend un an et je rachéte un chien, qui de nouveau perd ses poil, etc.- et c’est du vécu... pauvres St Bernards) Ces deux phénomènes impliquent un manque d’engagement et offrent un terrain exectionnel à l’individualisme... mais peut-être est-ce mieux ainsi ?
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