Article publié le 29 mai 2007
L’objetif de cet article est centré sur la notion de « Looking Glass Self » de Charles Horton Cooley (1864-1929), exposée pour la première fois dans son ouvrage Human Nature and the Social Order (1902).
Le « Looking Glass Self »
Charles Horton Cooley, considéré comme l’un des pères fondateurs de la sociologie américaine, conçoit le soi à travers la référence aux autres personnes. Cette référence sociale recouvre une particularité, celle du soi-miroir (Looking Glass Self) ou du soi réfléchi. Les autres sont, pour Cooley, le miroir de soi-même. De la même façon dont nous apercevons notre visage, nos traits, notre silhouette, nos vêtements et notre apparence dans le miroir, et que nous en sommes ou non satisfaits, nous percevons dans l’imagination, dans l’esprit d’autrui, quelques idées de notre « look » ou de notre allure, de nos manières d’être et d’agir, de nos traits de caractère, etc., et nous en sommes plus ou moins affectés (Cooley, 1902 : 184). La conscience que chaque individu a de lui-même est le reflet des idées et des opinions qu’il imagine que les autres ont sur lui-même. Cette notion de « Looking Glass Self » constitue une des phases principales du processus d’intériorisation par lequel une personne développe une attitude positive ou négative envers elle-même.
Le processus d’intériorisation
La première phase du processus consiste à imaginer notre allure et notre apparence (la beauté, le charme, l’élégance, l’intelligence, la timidité, l’humilité, la peur, le mystère, etc.), dans les yeux ou le regard des autres individus. La deuxième phase consiste à imaginer le jugement ou l’appréciation que les autres porte à l’égard de notre allure et de notre apparence. La troisième phase du processus nous amène à construire une attitude à l’égard de nous-mêmes, allant du respect à la honte, en lien précisément avec le jugement que nous renvoient les autres individus sur nous-mêmes.
Le concept de « Looking Glass Self » coïncide particulièrement avec la deuxième phase du processus d’intériorisation. Le jugement imaginé des autres est fondamental dans la construction du soi. Et, pour Cooley, l’image que chacun se fait de lui-même est le résultat de cet « imaginaire » individuel qui se développe à partir du regard des autres posé sur lui dans le processus d’ interaction sociale.
.
La notion de « Looking Glass Self » peut se résumer de la façon suivante : je ne suis pas qui je pense que je suis et je ne suis pas qui vous pensez que je suis. Je suis qui je pense que vous pensez qui je suis (Reitzes, 1980 : 632). Il existe une interaction entre la manière dont une personne se perçoit et celle dont les autres la perçoivent. Ce sont les autres en quelque sorte et, plus largement, la société, qui fait qu’une personne est ce qu’elle est, parce qu’elle fait et agit en fonction du jugement imaginé des autres.
Conclusion
La notion de « Looking Glass Self » est à coup sûr une des plus connues par les psychologues, les psychosociologues et les sociologues qui se sont intéressés au développement du soi. Le « Looking Glass Self » est cependant considéré comme une notion trompeuse, illusoire et superficielle. Le soi de chacun, tel que conçu par Cooley (1902), est ni plus ni moins un produit passif fabriqué principalement par les autres personnes. Le raisonnement analogique du soi avec le miroir saisi exclusivement le réfléchissement du soi et des processus sociaux impliqués dans le développement du soi, mais ne capte pas la participation active de l’individu dans le processus de la formation de son concept de soi, ni dans ses interactions sociales (Reitzes, 1980). Le concept de « Looking Glass Self » et ses critiques ont eu des répercussions sur la pensée sociologique dont celle de George Hébert Mead (1863-1931), père de l’interactionnisme symbolique, pour qui le développement du soi repose essentiellement dans le processus d’expérience sociale réelle, concrète et authentique.
L’auteure de cet article : Diane Lafond, Longueuil, Qc
Cooley, Charles H. (1902). Human Nature and the Social Order, New York : Charles Scribner’s Sons, revised edn 1922, pp. 179-185.
Reitzes, Donald, C. (1980). Beyond the Looking Glass Self : Cooley’s Social Self and its Treatment in Introductory Textbooks. Contemporary Sociology, vol. 9, no. 5, pp. 631-640.
Merci pour cet article intéressant.
Cela me fait penser à la notion d’image : les intéractions humaines sont-elles des intéractions entre images, exclusivement ?
Nous portons en nous l’image que les autres nous reflètent ; ces images nous conditionnent et élaborent certains de nos comportements.
Est-il possible de débusquer les images quand elles se forment, et de les comprendre, de manière instantanée ? Ce processus représente-t-il l’ensemble de notre activité psychique ou une petite partie ?
Voici un article fort intéressant, aussi en cela qu’il mérite d’être discuté à différents niveaux. La notion d’imaginaire a été présentée, et il ne semble pas erronné de la considérer selon la définition que Lacan en aura donnée. Or, la "réforme" du cogito cartésien évoquée dans l’article pourrait bien avoir pour conséquence de ne laisser aucune place au sujet. La notion de l’individualité s’en trouvant alors réduite à incarner purement et simplement une modalité d’identification collective. Et l’on comprend à ce propos qu’il peut bien s’agir là d’une éventuelle porte ouverte à des risques de conditionnement. Dans la psychanalyse, la singularité du sujet, soit, de la personne, suppose l’existence d’un "dire propre". D’où le sens du "wo es war, soll ich werden" freudien. Oubliant cela, jusqu’où pourrait bien aller le "management" ? :-)) Le thème du miroir aura été l’objet de multiples approches. Quoi de commun, pourrait-on se demander, entre l’article de Lacan sur le "stade du miroir", et un article de neuro traitant de la fonction desdits "neurones miroirs". C’est chose fort complexe, et il est encore heureux qu’il soit donné d’affirmer quelque prise de position subjective par rapport à ces questions.












