Article publié le 2 juillet 2007
Cet article a pour but de décrire brièvement la façon dont la conscience (l’esprit) et le « Soi » d’un individu se construisent à travers le processus social, selon le point de vue de George Herbert Mead (1863-1931) exposé dans son ouvrage posthume, « L’esprit, le soi et la société ».

Pour Mead (1934, 1963), un des précurseurs de l’interactionnisme symbolique, la réalisation du processus d’expérience sociale (de socialisation) où l’individu s’approprie ou prend le rôle des autres (role-taking, taking-the-role-of-others) est fondamentale dans la constitution du « Soi ». La prise du rôle d’autrui représente précisément le processus d’adaptation mutuelle, d’appropriation réciproque des rôles qui s’effectue dans l’interaction pratique et concrète. L’aboutissement de ce processus d’adaptation est l’intériorisation des attitudes d’autrui envers soi-même, de ses dispositions, de ses valeurs, de ses croyances et de ses attentes.
La prise du rôle des autres
Mead discerne deux (2) phases dans la prise du rôle d’autrui.
La prise du rôle de « l’autre significatif »
La première phase concerne la prise du rôle de « l’autre significatif » (significant others). Au cours de cette phase, l’autre significatif symbolise la mère, pour l’enfant, ou tout autre personne du groupe primaire dont il fait partie (les pairs, le voisinage, les instituteurs, etc.). Mead représente cette phase par le jeu libre ordinaire et spontané (play stage). Dans ce jeu, où il n’y a pas de buts ou d’objectifs formels et précis, l’enfant imite, reproduit ou copie les attitudes et les conduites de l’autre significatif : l’autre individu auquel il est attaché et dont il dépend ; l’autre qui l’affecte et qui l’impressionne. A la façon d’un acteur ou d’un comédien qui joue un rôle dans un film, une pièce de théâtre ou une comédie, l’enfant se fait, par exemple, mère, père ou instituteur. De la sorte, il assume, endosse ou prend les rôles des autres significatifs jusqu’à ce que ces rôles deviennent ses propres rôles qui, dans une certaine mesure, contrôlent et orientent le développement de sa personnalité. Lors de cette phase primaire, le « Soi » (élémentaire) de l’enfant est créé à partir de l’organisation des attitudes et des conduites que les autres significatifs ont manifesté envers lui et envers eux-mêmes dans le cadre justement de gestes et d’actes sociaux dont il a fait l’examen et l’investigation dans son jeu.
La prise du rôle de « l’autre généralisé »
La deuxième phase se rapporte à la prise du rôle de « l’autre généralisé » (generalized-others). Pour Mead, l’autrui généralisé incarne la communauté organisée ou le groupe social structuré dont fait partie l’individu et qui lui fournit l’unité du « Soi ». Mead représente cette phase par le jeu réglementé (game stage). Dans ce jeu organisé, où il y a des normes, des règles et des partenaires formels, l’enfant, qui y participe, doit être en mesure de s’approprier le rôle de tous les autres individus qui y sont impliqués. A la manière d’un joueur de soccer qui occupe une position sur le terrain durant une partie (game), l’enfant, qui est, par exemple, défenseur, joue son jeu en fonction du jeu des autres joueurs (autre défenseur, allier ou attaquant). L’enfant comprend qu’il appartient à un tout structuré et organisé (par ex., la partie de soccer) et prend conscience que son jeu dépend du jeu des autres membres qui font partie de ce tout. Les rôles des autres, ou les points de vue des autres, que l’enfant adoptent et qui s’organisent en un tout, contrôlent sa propre réaction envers l’attitude de la communauté ou du groupe social telle qu’elle se manifeste dans sa propre expérience. Durant cette seconde phase, le « Soi » (total) de l’individu se développe, selon Mead (1963, p. 134), à partir de « l’organisation des attitudes sociales de l’autrui-généralisé ou du groupe social comme tout auquel il appartient ».
Petit à petit, la spontanéité et l’improvisation dans la prise du rôle de l’autre significatif fait place à la norme et à la règle. Et, participer au jeu réglementé se réalise par l’intermédiaire de l’assimilation et de l’intégration de cette norme et de cette règle qui sont prescrites pour tous les individus faisant partie du jeu. L’enfant observe l’interaction entre deux autres enfants de la même manière que si il observait un objet. Pour expliquer la situation autrement, l’enfant investi la position d’une tierce personne et, sous cet angle, objective les approches des autres enfants qui participent au jeu, y compris sa propre approche, de même que l’ensemble des liens qui s’établissent entre-elles. L’enfant comprend ainsi que n’importe quel individu qui est dans la position des deux enfants en interaction devrait adopter tels rôles ou telles attitudes. Étant donné qu’il a pu intérioriser les liens entre tous les rôles, l’enfant peut alors participer au jeu règlementé.
La spécificité du « Soi »
Il faut souligner que, pour Mead, si le processus social qui façonne chaque « Soi » est identique, cela ne veut pas dire que le « Soi » de tous les individus est semblable. A cet égard, l’auteur reconnaît que « le Soi est appelé à avoir une individualité spécifique, une configuration unique, dans la mesure où chacun appréhende le processus social sous un angle qui diffère sensiblement d’un individu à l’autre. Par conséquent, chaque « Soi » reflétera cette spécificité et le fait que les « Soi » individuels tiennent leur origine et leur élaboration structurale d’une source sociale commune n’exclut pas qu’existent entre les individus de grandes variations et de profondes différences » (Mead, 1963 : 202).
Les éléments constitutifs du « Soi »
En résumé, le « Soi » d’un individu est constitué d’un « Je » et d’un « Moi ». Le « Je » représente la réaction de l’individu aux attitudes des autres, du groupe social, de la communauté et, plus généralement, de la société à laquelle il appartient, telle qu’elles se manifestent dans sa propre expérience. Le « Je » est la force de créativité de la conscience (esprit) et agit sur le « Moi », c’est-à-dire l’ensemble organisé des attitudes des autres que l’individu assume et endosse lui-même. Selon Mead (1963, p.149), les attitudes des autres sont le « Moi » organisé auquel l’individu réagit en tant que « Je ». L’équilibre entre le « Je » et le « Moi » influencera la consolidation de l’identité sociale. Le « Soi » d’un individu est pour ainsi dire une tension dialectique entre le « Moi » et le « Je » et peut être représenté par l’équation suivante : Soi (Self) = Moi + Je (play et game). Tout comme la conscience, le « Soi » d’un individu ne précède pas le groupe social, ni la communauté ou la société dont il fait parti, mais il représente une fonction qui jailli de l’expérience de l’interaction sociale.
L’aptitude à la communication
La condition essentielle à la prise du rôle de l’autre individu comme capacité de se mettre à sa place et d’adopter son attitude envers soi-même (la conscience ou l’esprit), est l’aptitude à la communication. La communication est un processus qui comprend : 1) la conversation par gestes (non significatifs) et, 2) le langage ou la conversation par gestes symboliques. Ces deux types de conversation présupposent un environnement social dans lequel au moins deux individus interagissent entre eux.
La conversation par gestes (non significatifs)
Pour Mead, la conversation par gestes est une communication inconsciente. Dans ce type de communication, un individu fait un geste vers un autre individu, mais il est inconscient de la réaction de ce dernier à l’égard du geste qu’il a posé envers lui. De ce fait, l’individu qui a posé le geste initial est incapable de répondre à son propre geste du point de vue de l’autre individu. Pour illustrer ce genre de conversation, Mead utilise deux chiens prêts à s’attaquer. Les deux chiens réagissent à des gestes, mais ces gestes ne sont pas significatifs. Lorsqu’un chien est sur le point d’en attaquer un autre, il ne provoque pas en lui-même la même réaction d’appréhension que son opposant. La raison qui justifie cela est que l’attaquant ne peut pas anticiper le comportement de l’autre chien par rapport à son geste, car il ne le comprend pas ou ne peut pas l’interpréter. Du point de vue de Mead, « les gestes deviennent des symboles significatifs quand ils font naître implicitement chez celui qui les accomplit la même réaction qu’ils font naître explicitement chez ceux à qui ils s’adressent » (Mead, 1963 : 41).
La conversation par gestes symboliques
Le langage représente une communication significative : une communication réalisée à travers des symboles significatifs. Ces symboles sont chargés de sens et font apparaître chez l’autre une réaction tout à fait consciente. Les symboles significatifs représentent des gestes, habituellement des gestes vocaux, qui nécessitent de l’individu qui les pose, de donner la même réponse qui est exigée de l’autre à qui ces gestes s’adressent. En d’autres mots, pour l’individu qui parle et pour l’individu à qui sont destinés les gestes verbaux, chacun de ces gestes à la même signification, ou, disons-le autrement, provoque la même réaction adaptative. A titre illustratif, lorsque vous dites « bonjour » à quelqu’un et que vous lui tendez la main, celui-ci vous répond et vous tend instantanément sa main. Quand un témoin de la défense (ou de l’accusation) se pointe à la barre pour parler, le juge lui demande s’il jure de dire toute la vérité, rien que la vérité, seulement la vérité, de lever la main droite et de dire « Je le jure ». Le témoin lève alors la main droite et dit : « Je le jure ».
Le langage (la conversation par gestes symboliques) tend à remplacer, (sans la faire disparaître complètement), la communication inconscience (la conversation par gestes (non significatifs)), avec l’évolution naturelle, marquant par là le passage du geste au symbole.
L’acte social
Étant donné que le processus de communication nécessite la présence d’au moins deux individus en interaction, il est conçu comme un acte social. Tout acte social a une structure triadique. Et, déclarer que l’acte social est triadique, c’est affirmer qu’il est constitué de trois éléments : 1) un geste initial de la part d’un individu, 2) une réponse à ce geste de la part d’un second individu et, 3) le résultat de l’action provoquée par le premier geste initié (Mead, 1963). De l’acte social, qui renferme le langage et le geste, s’éveille chez l’individu la perception et le respect de lui-même, de même que le sentiment de compétence.
Conclusion
Mead (1963) a le mérite d’avoir mis au point une approche du « Soi » fondée sur le pragmatisme social. Le social et l’individu ne sont pas indépendant un de l’autre. Ce sont deux unités inséparables, indissociables et interdépendantes, se construisant mutuellement et réciproquement. Mais, cet auteur est critiquable sur sa perspective concernant la constitution du « Soi » . On peut lui reprocher, entre autres choses, d’avoir étudié la société à partir de la plus petite unité sociale possible : la relation entre deux individus, sans prendre en considération la structure de la société dans laquelle ils interagissent. De même, on peut le blâmer d’avoir étudié le langage en tant qu’acte, sans tenir compte de son système. La structure de la société et sa composition sociale, de même que le système de langage utilisé n’est pourtant pas négligeable dans la constitution du « Soi » d’un individu.
L’auteure de cet article : Diane Lafond, Longueuil, Qc
Références
Mead, George Herbert (1963). L’esprit, le soi et la société, traduit de l’anglais par Jean Gazenneuve, Eugène Kaelin et Georges Thibault. Paris. PUF.
Mead, George Herbert. (1934) Mind, Self & Society. Charles W. Morris Ed. Chicago. The University of Chicago Press.
Remarque
Parution,
en 2006, d’une nouvelle traduction, introduction et édition, avec la
participation de Louis Quéré et Daniel Cefai, du livre de George
Herbert Mead, Mind, Self & Society. Charles W. Morris Ed. Chicago. The University of Chicago Press, 1934.
L’esprit, le soi et la société, suivi de trois essais, Paris, PUF, 2006,
Mais qu’apprend t’on ici ?
Comme tout devient simple en lisant votre article. Grâce à vous, je ne me casserai plus la tête à essayer de comprendre cette théorie... Ma santé mentale vous dit merci mille fois.
Ça a aidé un collegue qui a commencé ses études en sociologie.












