Article publié le 25 mai 2007
J’entame ici une nouvelle série de billets au sujet de la communication et
de l’écoute. Je vous propose d’abord un extrait de L’Insoutenable légèreté de l’être
de Kundera. Dans ce livre, Kundera aborde entre autre la question de la
différence qui sépare les individus dans la perception des mots et des
choses. Kundera propose, pour illustrer son idée, un petit lexique des mots incompris. C’est à partir d’un extrait de ce lexique que je démarre donc cette série.
Le cimetière :
« [Pour Sabina] Les cimetières de bohème ressemblent à des jardins. Les tombes sont recouvertes de gazons et de fleurs de couleurs vives. D’humbles monuments se cachent dans la verdure du feuillage. Le soir le cimetière est plein de petits cierges allumés, on croirait que les morts donnent un bal enfantin, car les morts sont innocents comme les enfants. Aussi cruelle que fut la vie, au cimetière régnait toujours la paix. Même pendant la guère, sous Hitler, sous Staline, sous toutes les occupations. Quand elle se sentait triste, elle prenait sa voiture pour aller loin de Prague se promener dans un de ses cimetières préférés. Ces cimetières de campagne sur fond bleuté de collines étaient beaux comme une berceuse.
Pour Franz un cimetière n’est qu’une immonde décharge d’ossements et de pierraille. »
Et pour reprendre encore Kundera, afin d’éclaircir un peu ce passage : « Ils
comprenaient exactement le sens logique des mots qu’ils se disaient,
mais sans entendre le murmure du fleuve sémantique qui coulait à
travers ces mots. »
Ainsi,
deux personnes partageant un grande partie de leur intimité (Sabina et
Franz sont amants) qui vivent certaines expériences ensemble, et qui
parlent des mêmes choses, rattachent à ces expériences, à ces choses et
donc aux mots qui les désignent, des perceptions qui peuvent être
extrêmement différentes. Et cet écart de perception crée une sorte de
faille entre les deux personnes, un espace vide où se loge
l’incompréhension. Franz et Sabina ne peuvent pas se comprendre
lorsqu’ils vont ensemble dans un cimetière car ils n’y rattachent pas
les mêmes images, les mêmes émotions, les mêmes idées, celles-ci venant
de leurs souvenirs propres, de leur vécu particulier et personnel.
Nous
nous construisons tous de façon originale. Avec un patrimoine génétique
qui nous est propre (la tarte à la crème), et à travers les expériences
que la vie met sur notre chemin (ou que l’on se crée), qui ne sont
jamais identiques à celles que vivent les autres. Elles sont parfois
similaires, mais ont une intensité différente d’une personne à l’autre,
n’arrivent pas dans le même « ordre », etc. Et ainsi petit à petit, en
construisant notre propre identité, nous nous séparons des autres
progressivement, en grandissant de façon originale. Et cet individu
original que nous devenons ne comprend forcément pas les choses de la
même manière qu’un autre. Nous avons chacun nos filtres personnels, nos
angles de vue qui correspondent à nos priorités, à nos valeurs, etc. Et
c’est la confrontation de ces angles de vue très différents qui,
parfois, nous fait nous disputer sur des sujets sur lesquels nous
sommes pourtant fondamentalement en accord. Pour reprendre Kundera une
dernière fois : « Quand ils se rencontrent à un âge plus mûr, [la]
partition musicale [des gens] est plus ou moins achevée, et chaque mot,
chaque objet signifie quelque chose d’autre dans la partition de
chacun. »
Je
crois donc pour ma part qu’une part de cette faille qui nous sépare des
autres est irréductible. Qu’il y a un espace que l’autre, aussi grande
soit son attention pour soi, ne pourra jamais franchir, jamais combler.
Ca rejoint un peu l’idée que l’autre ne peut pas savoir précisément et complètement qui on est.
Cet écart irréductible entre soi et les autres, je crois que c’est en
partie ce qui constitue l’intimité. C’est le jardin secret qu’on
cultive en soi à l’abri des autres. Ainsi, cette part de nous dont on
garde les clés restera toujours inconnue même pour les gens qui nous
sont les plus proches. Et pour ma part je trouve ça bon. Je crois
beaucoup que la préservation de cette intimité et de ce jardin secret
permet de se développer de façon équilibrée.
Peut-être
trouve-t-on donc là un élément qui réduit irrémédiablement les
possibilités de la communication. Quelque chose qui fait que jamais on
ne pourra s’assurer vraiment qu’il y a une compréhension totale entre
soi et les autres. Mais cet écart me semble fondamentalement
souhaitable puisque c’est lui qui fait qu’un échange permet à l’un et à
l’autre de s’enrichir. On ne (com)prendra peut-être pas tout ce que
l’autre nous a dit, et on ne parviendra peut-être pas non plus à lui
transmettre tout ce que l’on voudrait transmettre, mais des éléments
feront leur chemin, parviendront de chaque côté et ainsi chacun recevra
quelque chose de l’autre (et parfois il faut accepter que cela prenne
du temps).
Cet écart ne signifie donc pas qu’on ne peut pas trouver un terrain d’entente commun. Ce qui nous laisse la chance de débattre… (à suivre).
Je partage totalement votre point de vue sur ce vécu "intime" qui empêche l’autre de savoir exactement ce que l’on pense et ce que l’on est. C’est ce qui m’a empêché de poursuivre des études de psychologie, car je ne peux concevoir, même extrêmement informé et documenté, qu’on puisse savoir ce qu’il y a dans la tête d’un enfant abandonné, d’une femme violée, d’un handicapé... sans avoir vécu soi même la situation... Et si tant est qu’on l’ait vécue, on peut se rapprocher de ce que pense l’autre, mais pas réellement atteindre le fond de ses pensées car toute personne vit "personnellement" les épreuves qu’elle rencontre...
Miki,
Je crois que vous trouverez quelques réponses à votre dilemme dans le dernier billet de cette série.
Cordialement











