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Grenelle, incinérateurs et intérêts des acteurs ?

Article publié le 22 octobre 2007

A l’heure où notre président incarne plus que jamais la rupture, un autre Nicolas, Nicolas Hulot, estime à propos du Grenelle de l’environnement qu’”il n’y a pas la rupture que l’on souhaite” dans les mesures proposées pour la phase finale des négociations. Selon lui “les propositions structurantes sur la fiscalité et l’agriculture” sont absentes alors que leur remise à plat “permettrait de changer les modes de production et de consommation“. “Si l’on n’a pas cette colonne vertébrale“, indique-t-il dans le Figaro d’aujourd’hui, “cela ne marchera pas“.

Incinérateurs en projet Octobre 2007 Et c’est dans ce contexte de scepticisme que l’on apprend dans le Monde en date du 20 octobre que le conseil de l’ordre des médecins réclame un moratoire concernant la construction de nouvelles unités d’incinérateurs - une mesure demandée par l’Alliance, l’un de ses 4 moratoires avec celui sur les OGM en plein air, le nucléaire et les autoroutes.

Lorsque l’on s’attarde un peu sur les problèmes révélés par cette affaire, mais aussi par une étude de cas de la région bordelaise, l’on obtient une bonne illustration de la manière dont les intérêts économiques (et politiques) peuvent primer sur la santé et l’environnement.

En réalité, un projet d’incinérateur d’ordures ménagères de Clermont-Ferrand (une usine où devraient être brûlées, à partir de 2011, 170 000 tonnes de déchets par an, i.e. la moitié des ordures ménagères des 660 000 habitants du Puy-de-Dôme et du nord de la Haute-Loire) est suspendu aux conclusions du Grenelle, en espérant qu’un moratoire sera décidé au niveau national. Mais ce dossier est aussi sensible pour une dizaine d’autres dossiers, “notamment ceux concernant la création d’unités nouvelles, à Dunkerque (Nord), à Arques (Pas-de-Calais) ou encore à Aspach-le-Haut (Haut-Rhin)“, précise l’article de Manuel Armand. Le dossier étant en stand by au niveau des négociations (les représentants de l’Etat, des collectivités locales et des employeurs y sont opposés), il faudra attendre la table ronde des 24 et 25 décembre pour avoir une réponse (!).

La déclaration du Conseil national de l’Ordre des médecins et les principaux syndicats de praticiens, la “Plate-forme nationale du corps médical”, réclame “un moratoire concernant la construction de nouveaux incinérateurs (…) L’incinération produit des centaines de substances toxiques qui s’échappent dans l’atmosphère (…) Le corps médical ne lâchera pas le morceau, il ne faut pas refaire l’erreur de l’amiante, alerte Dominique Belpomme (célèbre cancérologue à l’hôpital Georges-Pompidou de Paris).

Cet engagement des médecins (la pétition contient d’ores et déjà 527 signatures de médecins) fait suite à la publication du rapport de l’Institut de veille sanitaire 2006 (pdf), et représente un grand renfort pour l’Alliance et les opposants aux incinérateurs. En réalité, si le rapport met en avant “un lien statistique entre le niveau d’exposition aux incinérateurs dans les années 1970-1980 et l’augmentation de la fréquence de certains cancers au cours des années 1990-1999″ , il précise aussi que “ces résultats ne peuvent pas être transposés aux situations actuellement générées par les incinérateurs, moins polluants et mieux contrôlés qu’auparavant”. Il demeure, les médecins sont las de faire du palliatif en traitant des cancers alors qu’il serait plus aisé de traiter les problèmes à la source !

Ainsi donc, pour mieux comprendre en quoi consiste l’incinération, vous pouvez vous rendre sur cette page du site du CNIDD qui vous expliquera en quoi ce procédé constitue une “aberration sur les plans sanitaire, environnemental, économique, social ou démocratique“. En France, selon les dernières estimations de Greenpeace (travail en cours d’actualisation - seuls les chiffres sur les dioxines sont récents), 33 des 126 incinérateurs existants seraient hors normes. Pour les dernières normes en vigueur, voir ici.

Incinérateurs BordeauxPour tout vous dire, cet article fait également suite à une question que je me pose depuis plusieurs mois quant au fait que les habitants de certains quartiers du centre ville de Bordeaux ne soient toujours pas incités au tri sélectif à domicile (mise à disposition de poubelles de tri). Certes, des efforts ont été faits ces dernières années, mais je suis toujours choquée que cela soit encore impossible pour certains citoyens. Un embryon de réponse se trouverait a priori dans les intérêts économiques des sociétés (et collectivités ?) gérant les incinérateurs de la région. Rien de nouveau diront certains… Mais il est intéressant de se pencher sur ce petit exemple pour comprendre la logique des acteurs au sein des négociations.

Dans les environs de Bordeaux en effet se trouvent deux incinérateurs : celui de Cenon depuis 1984 et celui de Bègles depuis 1998. L’incinérateur de Cenon a pour particularité de bénéficier d’une technologie unique en Europe, la vitrification des cendres volantes issues de l’incinération par torche à plasma afin, comme le précise le site d’Europlasma (la société développant cette technologie), “de corriger les nuisances générées par l’incinération“. Ce procédé permet de produire un jet de gaz à haute température pouvant atteindre 4 500°C. Europlasma permettrait de l’utiliser de manière utile et fiable, et son principal client se trouve aujourd’hui être le Japon, “premier marché de vitrification au monde, avec un parc de plus de 1 800 usines d’incinération des ordures ménagères dont la moitié sont condamnées car non conformes aux nouvelles contraintes réglementaires. Ce sont donc près de 400 nouvelles usines comprenant un traitement intégré de vitrification qui devraient voir le jour dans les 15 à 20 années à venir” (source). Les pistes de réutilisation du résidu final, le “vitrifiat” (résidu vitrifié) sont en cours d’étude - programme Vivaldi, mais sachez que le pdg d’Europlasma a d’ores et déjà fait fabriquer à sa femme des boucles d’oreille en résidus de déchets toxiques (charmant n’est-ce pas ! :-).

Comme le précise le CNIDD, “ce procédé n’est pas écologique car la vitrification nécessite une énergie importante qui ne peut provenir de la seule combustion des ordures ménagères“. L’énergie doit donc être électrique, et le procédé présente aussi des inconvénients (vaporisation, durée de vie des réfractaires, pertes énergétiques importantes au niveau du four et pour le refroidissement des électrodes, etc.).

L’incinérateur de Bègles est classé par Greenpeace comme étant “hors normes” alors qu’il a moins de 10 ans. Géré par Novergie (groupe Suez), cet incinérateur s’est notamment occupé des déchets du Prestige.

Dans un article paru en décembre 2001, Bernard Guillon explique que “le ramassage et le traitement des déchets constituent de bons exemples de l’application de la “théorie de l’enactment, selon laquelle le contenu du changement est mis en acte en fonction des interprétations que les acteurs en font. A partir d’informations “objectives” fournies lors de la mise en acte (”enactment”), les acteurs construisent, réarrangent et détruisent certains aspects de l’information disponible, pour sélectionner les interprétations les plus pertinentes (sélection) et finalement les retenir dans une mémoire collective commune (rétention). L’importance du contenu perçu du changement et de l’importance d’une coalition politique de soutien pour mener à bien un projet sont deux dimensions à garder en tête dans cette théorie.

Comme le montre l’auteur, “à l’époque où l’on en était au stade d’un marché émergent, les composantes juridiques - ou leur absence - ont permis l’influence progressive des collectivités locales et des entreprises industrielles, confrontées à un interlocuteur commun, l’Etat. Dans la Communauté urbaine de Bordeaux comme ailleurs, la qualité des relations entre les élus et ces firmes de taille importante a permis de choisir un mode de traitement des déchets à double détente : l’incinération, en premier lieu, et le recyclage. Mais, en 1998, ces deux catégories d’acteurs se sont heurtées à la volonté de l’Etat de renforcer la place du recyclage. Il reste à déterminer ce qui reste acquis et en quoi les projets d’avenir locaux se trouvent compromis“.

Comprenez donc que certains intérêts engagés dans les projets d’incinérateurs (le plus récent et apparemment hors norme, celui de Bègle, et celui bénéficiant d’une haute technologie qu’il faut rentabiliser - celui de Cenon) expliquent en partie que le tri des déchets ne soit pas instauré sur l’ensemble de la communauté urbaine de Bordeaux : une dualité certaine fait en sorte que la mise en place d’un tri sur l’ensemble de la zone réduirait les “inputs” des sociétés gérant les incinérateurs et diminueraient en partie leur chiffre d’affaire. Comme vous pouvez le voir, le traitement des déchets implique un certain nombre d’acteurs, publics ou privés, dont les intérêts économiques (et politiques) peuvent guider certains choix.

L’exemple des incinérateurs n’est qu’un cas parmi d’autres expliquant les parts de marché et les “bouts de gras” que peuvent de bagarrer les parties en présence autour des négociations du Grenelle de l’environnement…

Plus d’infos :

+ Sur la durée de vie d’un déchet (pdf)

+ Processus d’incinération - CNIDD : “Un incinérateur de déchets ménagers, abusivement qualifié aujourd’hui d’Unité de Valorisation Energétique (UVE) par ses promoteurs, n’a pas comme but de produire de l’énergie : l’incinération est un procédé coûteux d’élimination. Par la combustion, le volume et la masse des déchets solides sont ” visuellement ” réduits. Par contre, la pollution est non seulement augmentée mais créée par le procédé lui-même, et transférée dans les résidus solides (mâchefers, REFIOM), les rejets liquides et surtout les fumées toxiques. Il est illusoire de croire que l’évolution de la législation supprime toutes les limites et les dangers inhérents au procédé même de l’incinération.”

+ Pour en savoir plus sur les MIOM (mâchefers issus d’incinération des ordures ménagères) et les REFIOM (résidus d’épuration de fumées d’incinération des ordures ménagères ), cf. cet extrait d’un rapport du Sénat

+ Sur le procédé de Torche à plasma (pdf)

+ Sur la démarche d’Europlasma
+ Pour les cartes des incinérateurs en France (France Incinération)

+ Sur le site des professionnels de l’incinération, incineration.org

+ Sur la théorie de l’enactment : Alain Vas, “Les processus de changement organisationnel à l’épreuve des faits : une approche multi-paradigmatique” (pdf).

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commentaires
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par FOUILLOUX Joël (IP:xxx.xx6.145.0) le 22 octobre 2007 à 17H01

A-t-on déjà vu un boucher nous dire que sa viande n’est pas tendre ou un boulanger que son pain n’est pas bon ? Serait-il concevable que les "Novergie" "Tiru" et autre "Véolia" nous disent que leurs installations sont dangereuses ? Ce ne sont pas des entreprises philanthropiques. Les incinérateurs sont leur gagne-pain. Ils ne voient dans le mot "ordures" que les 2 premières lettres. Ils se retranchent derrière les normes qui ne sont que le réalisable (à moindre cout) et non le souhaitable. Mais si l’on peut changer de boucher ou de boulanger, on ne peut pas changer de système de traitement des déchets une fois qu’un incinérateur est implanté, car on est "ficelé" par contrat pour 20 ans au moins et même si le volume des déchets diminue, comme prévu par la directive européenne (200 kg/an/habitant en 2015) le citoyen continuera de payer pour les 350 kg produits aujourd’hui, contrat oblige ! N’y a-t-il pas une aberration, une ineptie (pour ne pas utiliser un autre mot)à s’ingénier à vouloir bruler des matières premières alors que leurs prix sont en constante augmentation plutôt que de les recycler ? Mais le coffre-fort a ses raisons que la raison ignore.


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