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D'une balade à la philosophie de la nature (1/2)

Article publié le 23 mars 2007

D'une balade à la philosophie de la nature (1/2)

Dans le parc régional d’Armorique, en Bretagne, le site du Huelgoat est exemplaire. Haut lieu touristique, il est arpenté chaque été par des milliers de visiteurs attirés par la beauté originale de cette forêt.
D’abord le Huelgoat présente un site naturel remarquable d’un point de vue géologique en raison de ses « chaos ». C’est ainsi que l’on nomme l’ensemble des énormes blocs granitiques érodés, amoncelés et arrondis, de diverses couleurs du gris au rose, et qui encombrent l’étroite vallée d’une petite rivière torrentielle : le Fao, affluent de l’Aulne. La constitution de ce site surprenant est due à des roches éruptives solidifiées en profondeur, puis mises à jours et sculptées par une lente érosion . La légende propose une tout autre origine : une vengeance de Gargantua, qui, dans l’imagerie populaire, jette les pierres en question sur la ville de Huelgoat . Le trait mystérieux du site est encore plus profond puisqu’il se rapporte aussi aux légendes arthuriennes. Les chaos prennent place dans une forêt de 1000 hectares, vestige occidental de la fameuse forêt de Brocéliande, pendant du site de Paimpont, encore plus touristique, partie orientale de la forêt primaire bretonne. Par cette ancienneté, le Huelgoat ne manque pas non plus d’intérêts botaniques et écologiques malgré de profondes altérations qui en font une forêt secondaire au même titre que toutes les forêts françaises.

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Figure 1 : Olivier Martin Delange, Les chaos du Huelgoat XII, 2004.

Cette vallée des Monts d’Arrée présente aussi une occupation humaine continue et très ancienne. De nombreux mégalithes sont éparpillés sur son domaine qui comprend tous les grands types de monuments préhistoriques avec des menhirs, des dolmens et des tumulus, là encore propices à la légende puisque nous ne connaissons pas toujours l’utilité originelle de ces réalisations préceltiques. Cette occupation se poursuit avec un oppidum de la tribu gauloise des Ossismes, réutilisé par les envahisseurs romains, puis flanqué d’une motte féodale au XIe siècle qui en fait une place forte utilisée jusqu’au rattachement du duché de Bretagne à la France en 1532. La ville se développe alors autour de l’utilisation de ses ressources naturelles : une mine de plomb argentifère (jusqu’en 1934), le granit des chaos pour la construction et l’art funéraire, ou encore la forêt elle-même, pour les fours de la mine, la construction navale à Brest et la fabrication de sabots. L’effet conjugué de ces industries mène la population à prendre conscience de l’usure de ses ressources naturelles à la fin du XIXe siècle.
Dès lors, l’histoire du Huelgoat change radicalement et prend la forme d’une valorisation progressive de son patrimoine. Ces années correspondent aux passages des premiers artistes qui feront connaître le site. Fatigué de Pont-Aven, dont Gauguin vient de partir, son ami Paul Sérusier s’installe chaque été au Huelgoat de 1891 à 1894 . Il a trouvé dans cette forêt une nature sauvage presque vierge conforme à son imagination . Cette tradition picturale se perpétuera avec d’autres artistes tels que Maurice Denis (1870-1943), Rocher Georges (1927-1984), et surtout Paul Marzin qui y peint depuis 60 ans . Simultanément, des œuvres littéraires prennent pour sujet les mêmes monuments naturels comme le fit Charles Le Goffic (1863-1932) dans Croc d’argent, en 1922, où il fit le roman d’Huelgoat et de sa forêt , celle-là même qui vit mourir Victor Segalen, qui y repose encore, écrivain lui aussi inspiré par cette Bretagne pittoresque .

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Figure 2 : Paul Sérusier, L’Incantation ou Le Bois sacré, vers 1891-1892, Quimper, musée des Beaux-arts, Copyright musée des Beaux-arts de Quimper, cliché Luc Robin.

Progressivement, le paysage naturel du Huelgoat apparaît comme une ressource pour les habitants qui favorisent le développement du tourisme dès la venue de Paul Sérusier et de notables anglais à la même période. Sur la base de ce succès touristique, un mouvement populaire aboutira à la cessation des activités des carriers dans les chaos eux-mêmes dès 1895 grâce aux interventions de la municipalité, du Conseil Général et de la Société Archéologique du Finistère. La protection s’accroît en 1903 avec le rachat d’une bonne partie de la forêt par la municipalité. C’est l’année de la première loi sur la protection du patrimoine naturel, essentiellement orientée vers le souci de sites à forte valeur esthétique . Parallèlement à la législation en faveur du patrimoine naturel, le site du Huelgoat voit sa protection renforcée par la constitution d’un grand domaine de l’Office National des Forêts, et enfin, la création du parc naturel régional d’Armorique qui protège le site depuis 1969. C’est d’ailleurs le second parc naturel régional institué en France.
Cette vocation de mise en valeur des éléments naturels s’est complétée par un important jardin qui regroupe l’arboretum du Poerop et le jardin de l’Argoat, ancien jardin de l’hôpital, entretenu aussi bien pour son effet psychologique que pour des plantes médicinales. Le parc qui en résulte se donne aujourd’hui pour vocation la conservation d’essences rares du monde entier. Il regroupe plus de 3500 espèces d’arbres et d’arbustes depuis 1993.

Cette histoire du site va nous permettre de décrire les étapes de prise en considération esthétique de la nature.

Dès lors que l’on aborde la question de l’esthétique de la nature, nous ne pouvons pas manquer de tomber dans un inextricable ensemble très diversifié d’expériences qui vont des représentations et des utilisations d’éléments naturels dans les activités artistiques, aux objets et sites naturels eux-mêmes, en passant par toute l’imagerie et les récits de type scientifique. Tous ces éléments recouvrent une période historique immense. Et pourtant, l’expérience esthétique de la nature se révélera propre à la période contemporaine dans notre étude.

Nous devons pourtant bien rappeler que l’histoire antique regorge d’exemples d’appréciation esthétique de plantes et d’animaux. Des jardins mésopotamiens aux somptueuses villas romaines, les animaux sauvages sont pris pour modèle de qualités humaines ou esthétiques par les poètes et la statuaire , et les jardins célèbres sont richement entretenus. Malgré cela, il est patent que chacune de ces appréciations esthétiques porte non pas sur son objet en tant qu’élément naturel mais comme élément isolé, exclu de l’ensemble naturel, et support symbolique d’aspects anthropomorphiques. C’est là ce que nous pourrions nommer «  l’étape des jardins ». Des êtres naturels, animaux et plantes, sont isolés de leur environnement d’origine et intégrés dans un ensemble artificiellement constitué. Ainsi, un jardin accueillera des oiseaux pour leur seule beauté comme les paons, de même que les plantes seront sélectionnées selon leur charge symbolique, les lys blanc pour la Vierge Marie par exemple. De plus, c’est la notion de jardin ornemental elle-même qui exclue la nature puisqu’il s’agit d’une construction humaine close et isolée de l’ensemble naturel. C’est bien ainsi que fonctionne le jardin de l’Argoat qui comprend des essences à forte valeur symbolique pour l’apaisement, des plantes médicinales pour leur utilité (ici nous sortons de la question esthétique sauf en évoquant les plantes utiles au bien-être ou aux cosmétiques) et des espèces spectaculaires ou rares pour leur valeur marchande et leurs particularités. C’est un lieu donc principalement prévu pour le plaisir, le repos, et l’observation. Ainsi, le jardin est définit par Anne Cauquelin comme « lieux de repos et de méditation » par opposition à une nature qui est encore le lieu du travail, des difficultés et des dangers.

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