Ce billet, le dernier de ma série sur l’aide, s’appuie à nouveau sur les travaux de Jean-Pierre Cléro (re-hop pdf) et Daniel Calin (hop aussi) déjà évoqués précédemment.
Quand
j’ai commencé mon travail sur ce thème de l’aide, j’ai d’abord voulu
partir d’une définition claire de ce mot qui paraît si simple au
premier abord, mais qui, on l’a vu, recouvre une réalité complexe. Et
en fouinant à la bibliothèque dans diverses encyclopédies et autres
dictionnaires, je me suis aperçu que les sens donnés au mot aide
variaient parfois de façon assez sensible d’un dictionnaire à l’autre.
Une des définitions qui m’a intéressé était celle du Larousse (bien qu’en général je préfère le Robert). La voici : "aide : action d’aider quelqu’un, de lui donner une aide momentanée ou accidentelle." Bon définir l’aide en disant que c’est l’action de donner son aide est un peu léger, mais passons. Ce qui m’intéresse ici c’est que cette définition considère donc que l’aide est une action momentanée, délimitée dans le temps, accidentelle même !
C’est
ce point sur le caractère limité dans le temps de l’aide qui
m’intéresse ici. On a déjà indiqué que très probablement l’aide ne peut
pas tout aider, qu’elle a une limite dans les éléments de la vie de
l’aidé sur lesquels elle peut se porter. Mais sauf cas rare elle est
également limitée dans le temps. Alors même, comme le souligne Cléro,
que la nature de l’aide est d’être illimitée dans son offre, afin de
pourvoir à la demande de l’aidé, l’aide doit se terminer, elle doit
prendre fin. Si elle ne se termine pas elle signe l’aveu de son échec,
elle démontre qu’elle n’a pas su être efficace est qu’elle s’est
déroutée vers une situation de dépendance irrévocable de l’aidé envers
l’aidant.
Cependant, terminer l’aide, lui donner sa conclusion, n’est pas tâche facile.
D’abord
il faut remarquer que dans bien des cas, l’aidant va devoir se préparer
à ne pas recevoir de remerciement de la part de l’aidé. Jean-Pierre
Cléro indique de façon assez détaillée dans son étude en quoi
l’ingratitude est fondamentalement la réponse que l’aidant doit
attendre à sa démarche. Non pas que les personnes aidées se révèlent en
majorité ingrates envers ceux qui les ont aidé. Je serais surpris que
ce soit le cas. Mais l’aidant quoi qu’il en soit doit, lorsqu’il
s’engage dans la relation d’aide, ne pas le faire dans l’espoir d’en
recevoir une quelconque marque de gratitude.
C’est
le retour de médaille inévitable de la gratuité de l’aide. Si elle est
gratuite, elle est payée d’ingratitude, du moins elle doit s’y
attendre. L’ingratitude d’ailleurs, ainsi que le souligne Jean-Pierre
Cléro, présente un avantage. Elle permet à l’aidé de s’affranchir de la
relation d’aide "sans frais". Elle évite à chacune des parties de se
retirer sans que la gêne ne s’installe de par le déséquilibre que la
relation d’aide a pu créer.
Mais
le principal défi de la conclusion de l’aide est de parvenir que
celle-ci ait lieu sans détruire tout le travail qui l’a précédée. Plus
que ça même, la détermination juste du moment où elle doit intervenir,
ainsi que de la façon dont elle doit se faire, conditionne souvent en
très grande partie l’efficacité finale de l’aide. C’est ce qu’indique
Daniel Calin dans son texte. L’une des difficultés les plus complexes
auxquelles se heurtent les professionnels qui accompagnent les élèves
en difficultés est d’organiser la séparation avec ceux-ci de sorte que
leur prise d’autonomie soit réelle et que la rupture de la relation
d’aide ne se transforme pas en rechute. Quoique doit certainement être
confronté à ce dilemme dans son travail.
Ce qu’indique Daniel Calin en particulier, c’est que pour que l’aide parvienne à devenir autonomisante, elle doit pouvoir être "intériorisable". C’est-à-dire qu’il faut que l’aidé puisse en quelque sorte rejouer seul ce qui se fait avec l’aidant. Et pour cela nous dit Calin, il faut que l’enfant ait avec lui un "partenaire ludique structurant". Celui-ci peut l’être par l’intensité de sa présence, de son attention, de sa sensibilité. Grâce à cette présence structurante l’enfant va être capable d’élaborer lui-même par la suite les expériences et les procédés qui vont le rendre plus autonome.
Si
cette intériorisation ne se fait pas, le risque existe que la personne
aidée perde très vite tout le gain de ce que la relation d’aide a pu
lui apporter et qu’elle se retrouve à la case départ. Toutefois il me
semble que ce risque intervient surtout dans les aides qui ont un fort
contenu psychologique, lorsqu’il s’agit de construire ou reconstruire
les éléments psychiques d’une personne manquant de repères. C’est le
cas des enfants, même de ceux qui ne sont pas en difficultés
d’ailleurs, et aussi par exemple des personnes suicidaires. Mais il me
semble que dans le cas de personnes dont la demande se porte
principalement sur des éléments matériels, comme trouver un travail, un
logement, etc. ce risque est moins fort.
Il
faut bien reconnaître ici qu’il serait un peu fallacieux de prétendre
dégager une solution généralisable pour déterminer quand et comment
l’aidant doit mettre fin à la relation d’aide. C’est essentiellement
par une démarche sensible, personnalisée, mouvante au gré des personnes
qui nous font face, que l’on peut espérer entrevoir avec justesse
comment il faut s’y prendre. Toutefois, Daniel Calin indique une piste
intéressante, qui est dans la continuité de son analyse sur
l’intériorisation du processus d’aide. Il s’agit nous dit-il, de faire
un travail de prise de conscience de l’évolution de la dépendance dans
la relation d’aide. Ceci notamment peut se faire en balisant certains
acquis, en les relevant clairement avec des remarques du type "tu as vu, tu avais besoin de moi pour cela, et maintenant tu sais le faire seul, tu n’as plus besoin de moi".
Mais
le dilemme le plus grand peut-être qui se pose au moment de rompre la
relation d’aide est de savoir si même cette rupture est réellement
souhaitable. Cléro dans son analyse se pose très clairement en
philosophe solipsiste, convaincu du caractère profondément solitaire du
chemin de vie de chacun. Il évoque ainsi Pascal qui disait dans les Pensées "On meurt toujours seul." Il cite Freud également, qui indiquait dans Au-delà du principe
de plaisir que nous devions tous conduire notre vie de la façon la plus
privée possible. Cléro fait clairement ici écho à son introduction qui
analysait la signification du mot aide dans les langues anglaises et
allemandes, analyse déjà rapportée dans mon étude. Helplessness,
Hilflosigkeit, ces deux mots, aussi paradoxal que cela puisse paraître,
portent en eux le caractère insecourable de chacun de nous, ils
témoignent de la solitude fondamentale qui entoure nos vies.
Ainsi Cléro nous dit que l’aide n’est guère qu’une rencontre momentanée, relativement courte au regard de l’ensemble de nos vies, parfois même accidentelle. Et aidant et aidé non seulement risquent une séparation définitive, mais encore cette séparation est normale voire même souhaitable en ce qu’elle ne fait que respecter la solitude de chacun et lui permettre de conduire son chemin de façon privée jusqu’à sa mort.
Le point de vue de Jean-Pierre Cléro est bien sûr très intéressant, mais en fait pour tout dire il me semble trop manichéen. Il désincarne trop la relation d’aide pour ne l’analyser que sur un plan purement théorique. Il oublie qu’on parle d’hommes ici et que les relations qu’ils sont susceptibles de nouer entre eux sont parfois d’une complexité qui les rendent impossible à saisir en partant d’un seul angle de vue. C’est pourtant bien ce que fait Cléro en regardant la relation uniquement sous l’angle de l’aide.
Car bien que la relation qui s’établit entre aidant et aidé est bien évidemment essentiellement une relation d’aide, elle n’est pas que cela. En effet, si elle s’est aventurée dans une personnalisation importante, qu’elle a créé, par le jeu de l’interdépendance entre aidant et aidé, un lien qui va au-delà de la seule aide que l’un pouvait apporter à l’autre, alors le lien initial qui les faisait se rencontrer s’est transformé en quelque chose de plus intense, de plus fort. Leur relation s’est transcendée pour faire naître une forme d’amour.
Cléro
s’oppose dans son analyse à la transformation de la relation d’aide en
amour. Je pense qu’il a tort. Je le rejoindrais volontiers s’il
s’agissait de dire que dans le cadre strict de la relation d’aide, dans
les éléments qui doivent permettre de la rendre efficace, on doit se
méfier de l’amour qui peut naître entre aidant et aidé, qui est plus
propre à voiler la réalité qu’il convient d’affronter que de la mettre
au jour, mais une fois que l’aide est arrivée à terme, qu’elle a
produit ses fruits et s’est révélée efficace, je ne vois aucune bonne
raison pour refuser ce nouveau lien qui peut unir ceux qui étaient
avant aidant et aidé.
C’est
tout à fait la critique que formule Daniel Calin. Il indique
effectivement qu’on se trompe en voulant absolument séparer l’aidant et
l’aidé, et qu’il peut au contraire se révéler très bénéfique pour l’un
et pour l’autre de savoir organiser des retrouvailles après la
terminaison de la relation d’aide. L’enfant qui quitte le foyer
familial ne le quitte pas pour toujours, et tant lui que ses parents
trouvent du bonheur à se retrouver et à remettre en commun par
intermittence une partie de leur parcours. Pourquoi en serait-il
autrement dans le cadre des relations d’aide. Pourquoi se priver de la
chance de construire un lien social durable, structurant donc, et qui
nous apporte du bonheur ?
En
fait Jean-Pierre Cléro et Daniel Calin ne parlent pas exactement de la
même chose ici. Cléro en est resté exclusivement à la relation d’aide,
tandis que Calin l’a étendu au lien personnel qui a pu se former entre
l’aidant et l’aidé. Et comme lui je me méfie des absolutismes de
l’autonomie et de la responsabilité isolée, et des théories de la
solitude. Il ne faut pas refuser la construction du lien social, même
si celui-ci se fait avec des personnes avec lesquelles nous avons pu
connaître une relation déséquilibrée. C’est un des outils les plus sûrs
pour construire notre bonheur. Et il n’y a pas de raison valable pour
refuser qu’il nous apporte ses bienfaits.
Il
existe, je crois, une vraie sagesse du bonheur, du bien-être. S’en servir
pour déterminer quels chemins choisir, vers quoi s’orienter, quelles
décisions prendre, me semble en fait plutôt sage et juste. Bien sûr il
faut savoir identifier quand ces chemins ne sont en fait que des
solutions à court terme ou qu’ils présentent le risque de se faire au
détriment des autres, mais se les interdire par principe sous prétexte
du respect de théories philosophiques, même si celles-ci peuvent
paraître pertinentes, me semble un non-sens.
Nous voilà donc à la fin de cette étude, qui je l’espère n’est pas restée trop théorique et déconnectée de la réalité, afin d’apporter des éléments vraiment utiles pour mieux comprendre cette notion. Pour conclure cette série, puisque je l’avais ouverte en citant La Fontaine, c’est à nouveau à lui que je fais appel, bouclant ainsi la boucle de ce long travail :
« En ce monde il se faut l’un l’autre secourir », La Fontaine, Fables, VI, 16, Le cheval et l’âne











