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Complément alimentaire, on veut vous faire manger des pilules

Article publié le 8 janvier 2008

Les gélules d’oméga 3 ou l’exemple d’une manipulation marketing du consommateur.

Le marché des compléments alimentaires est en plein boom depuis les années 2000 (exemple : 436 millions d’euros en 2004 en France, en hausse de 20% par rapport à 2003, d’après l’institut d’études IMS Health[1] ; et encore plus en 2006, le marché mondial représentait alors 45 milliards d’euros, dont 18 milliards en Europe et 800 millions en France[2]), un boom qui ne perd pas le moindre souffle, ce qui aurait pu être un effet de mode risque de devenir ni plus ni moins qu’une nouvelle façon de s’alimenter… et de consommer plus. C’est tout du moins ce que les industriels du secteur semblent souhaiter, le risque n’allant qu’en s’accroissant depuis que des grands groupes comme l’Oréal et Nestlé se lancent sur ce marché (avec la marque Innéov).

La stratégie de développement des industries de l’agro-alimentaire, rencontrant celle des multiples PME du secteur des compléments alimentaires, risque de redessiner l’univers alimentaire des prochaines décennies, un univers coupé de la réalité scientifique, dans lequel l’aliment « naturel » ne sera plus valorisé pour ses propriétés nutritionnelles… le nutritionnel n’appartenant plus qu’au complément alimentaire. Cette transformation se fera certainement selon des accords tacites entre les différents acteurs économiques du secteur, la concertation n’étant pas nécessaire, les chiffres exhibant l’évidence même, et les plus clairvoyants du secteur ayant sans doute déjà entrepris consciemment la mise en route de ce processus.

Si les fruits et légumes sont des aliments fortement connotés « santé » et « vitamines » et vont sans doute le rester sans céder la priorité aux compléments alimentaires (je parle de priorité dans l’esprit du consommateur pas dans son acte réel d’achat), les industriels du complément alimentaire sont entrain de remporter une victoire haut la main pour ce qui est des oméga 3. Et, par cette victoire, ils commencent par remporter sur le terrain économique la bataille la plus perdue d’avance sur le terrain scientifique. Je précise que j’intègre au « terrain économique » tout ce qui relève de la communication grand public au sens large (du marketing pur et dur à la vulgarisation scientifique dans la presse « santé » et la presse féminine), dont dépendent les représentations du consommateur et son acte d’achat.

Trouvera-t-on encore facilement de l’huile de colza dans les rayons des grandes surfaces dans dix ans ? Je crois que la réponse n’est pas évidente. Car, si l’huile de colza (la meilleure source d’oméga 3 avec l’huile de noix et les poissons gras) a vu ses ventes se multiplier par 3 ces 5 dernières années [3], les achats en oméga 3 sous forme « naturelle » (huiles ou poisson) ne représentent que 10 millions d’euros par an en France contre 20 à 30 millions pour les oméga 3 achetés sous forme de compléments alimentaires (20 millions d’euros pour les ventes de compléments en 2004 (+185% par rapport à 2003) et 9,7 millions d’euros pour les ventes des médicaments à base d’oméga 3 (Triglistab, d’Arkopharma, et Maxepa, de Pierre Fabre) [1]). Ces chiffres sont totalement aberrants au regard de la facilité avec laquelle les huiles citées suffisent à pourvoir aux besoins. 2 cuillères à soupe d’huile de colza par jour suffisent à couvrir 90% de l’Apport Nutritionnel Conseillé (ANC) et 2 cuillères à soupe d’huile de noix couvrent 100% de l’ANC. En la matière, le recours au complément alimentaire est d’autant plus absurde que l’on sait que les apports en oméga 3 doivent être équilibrés avec ceux en oméga 6 dans un rapport de 1 pour 5, un excès d’oméga 6 réduisant l’utilisation des oméga 3. Ce rapport est réalisé lorsque l’on substitue l’huile de colza aux autres huiles végétales que l’on consomme, ou lorsque la consommation se partage entre huile de colza et huile d’olive (toutes les autres huiles étant beaucoup trop riches en oméga 6). Cette substitution d’huile par une autre n’ayant pas lieu lorsque l’on consomme des oméga 3 en gélule, on ingère des oméga 3 tout en continuant de consommer un excès d’oméga 6…

Seulement voilà, quand 1 Litre d’huile de colza suffit à couvrir l’ANC en oméga 3 d’un adulte pendant 50 jours et ne coûte jamais plus de 4 euros, 1 boîte de gélules d’oméga 3 qui ne couvrira que 30 jours de l’ANC de cette même personne lui en coûtera autour de 25 euros !
Il apparaît alors immédiatement aux entreprises du secteur que, outre qu’ils sont d’une très grande importance pour la santé cardio-vasculaire et le développement neuronal, les oméga 3 ont aussi tout intérêt à être proposés en gélules plutôt qu’en huile végétale.

Exactement comme, sous l’effet du marketing, la majorité des consommateurs d’oméga 3 ont intégré que ceux-ci avaient un impact direct sur le moral (ce qui relève de la très mauvaise vulgarisation et du raccourci volontairement faussant) avant même d’intégrer leur importance en prévention des maladies cardiovasculaires (l’effet le mieux démontré à ce jour) et même s’il est bien établi que ce sont les huiles de colza et de noix, ainsi que les poissons gras, il se pourrait que l’on fasse bientôt intégrer aux consommateurs que les gélules d’oméga 3 en sont les seules sources fiables et importantes.

Qui peut croire que la diffusion d’un tel mensonge généralisé est impossible quand le succès du complément alimentaire encore le plus consommé à ce jour a reposé sur une démarche identique et est même poussé jusqu’à inciter à la surconsommation, au-delà des apports maximaux conseillés ?

En effet, il y a un précédent, la vitamine C.
150g de poivron ou de chou cru ou cuit, 2 oranges ou 2 kiwis crus, tous issus de l’agriculture productiviste, couvrent chacun plus de 100% de l’ANC en vitamine C. Mais, le consommateur qui ressent un besoin en vitamine C se tourne dans la plupart des cas vers un complément alimentaire. Le succès de la vitamine C en complément a reposé sur ce quadruple mensonge : les fruits et légumes ne contiennent pas assez de vitamines, la vitamine C est un stimulant et soigne le rhume, la vitamine C’est un puissant « détoxicant » universel, il n’y a pas d’apport maximal à ne pas dépasser.
Ainsi, sont disponibles à la consommation des tablettes de 1000mg de vitamine C alors que l’ANC est de 110mg, qu’il est déconseillé de dépasser 700mg/jour et qu’au-delà de 1000mg/jour on sait que la vitamine C devient pro-oxydante (effet exactement inverse de celui qui la rend bénéfique dans une consommation normale).
Le phénomène vitamine C n’a pas pris une ampleur telle que les fruits et légumes ont disparu des étalages et la consommation insuffisante de ces derniers relève plus de mécanismes culturels et socio-économiques complexes que de l’influence d’un « lobby » de la vitamine C. Mais la vitamine C a connu son essor dans les années 80 et 90 et a en quelque sorte ouvert la voie et préparé le marché. Aujourd’hui le marché est près pour plus d’abus.

Les compléments alimentaires ont un intérêt indéniable dans certaines situations (l’acide folique pour une femme projetant de concevoir, des complexes multi vitamines et multi minéraux pour une personne âgée en malnutrition, un micronutriment spécifique pour une personne en situation de déficience biologique établie,…). Ce n’est jamais le cas pour les oméga 3 et une personne saine.

Comment se fait-il que nos élus nationaux et européens soient assez faibles ou malvoyants pour laisser l’alimentation, un facteur de santé primordial et une composante essentielle de toutes les cultures humaines, être manipulée par l’unique intérêt de croissance économique ? Comment se fait-il que le marché du complément alimentaire (après celui des cosmétiques) ait les mains libres pour se développer en fondant son marketing sur des allégations mensongères, au détriment de l’information, de la santé et du porte feuille du consommateur ?

S’il serait liberticide d’interdire de vente libre les compléments alimentaires, quelle liberté laisse-t-on au citoyen si on laisse se former autour de lui un environnement où toute information marketing peut être un mensonge éhonté du moment qu’il est financièrement intéressant ?

Il ne s’agit pas là d’une charge d’inspiration idéologique contre la toute puissance du marché et la prédominance de l’économie accompagnée de l’aspiration à un monde meilleur peuplé d’hommes bons et cultivés. D’un point de vue purement égoïste, je ne veux pas évoluer, moi ou mes proches, dans un univers qui m’ôte de la vue la réalité complexe approchée par les scientifiques pour lui substituer les histoires de dupes élaborées par les services marketing de l’Oréal, Nestlé, Arkopharma, Isodis Natura et comparses.

[1] Nathalie Funès, La Folie des Oméga 3, Le Nouvel Observateur, n°2106, semaine du jeudi 17 mars 2005
[2] Synadiet, Syndicat National des Fabricants et Producteurs en Produits Naturels et de Régime
[3] Prolea, filière française des huiles et protéines végétales

Pour les ANC, se reporter aux Apports nutritionnels conseillés pour la population française, 3ème édition, Editions TEC&DOC.
Pour les teneurs en vitamines ou minéraux des aliments, se reporter au Répertoire général des aliments, du CIQUAL, plusieurs tomes aux éditions Lavoisier

www.dietparis.fr 

Thèmes

Alimentation Compléments alimentaires Nutrition Oméga3 Marketing

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commentaires
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par wawa (IP:xxx.xx6.6.29) le 8 janvier 2008 à 14H04

je suis pharmacien et je suis effaré par les "merdes marketing" qui se vendent en pharmacie et parapharmacie, et très cher, alors que rien ne le justifie ! on assiste à une vraie médicalisation de l’existence ou il devient inconcevable de ne pas avoir une carence à corriger au plus vite à grands coups de compléments alimentaires à base "de vitamine C narurelle d’acerola en gellule" ou de "magnesium marin en ampoule" a 20euro la boite !

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par mr-bienetre (IP:xxx.xx2.15.44) le 20 février 2008 à 10H24

Moi je suis phytothérapeute Monsieur et j’aimerai bien, moi aussi, que les produits de phytothérapie que je conseille à mes clients, de type complément alimentaire, HE, EPF, et autres (vous savez, les vrais bon "médicaments", ceux qui soignent et guérissent vraiment les gens !), leurs soient remboursés par la sécurité sociale !

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par Gérard Piquemal n.d (IP:xxx.xx1.228.129) le 10 janvier 2008 à 20H59

Bravo pour votre article. Le public en général confond souvent supplémentation et médicaments. Il lit que la vitamine C est bonne contre la grippe, il se précipite à la pharmacie pour acheter la grosse bouteille de la compagnie XYZ, plutôt que de consommer les aliments qui en regorgent.

C’est, je pense, un phénomène de société. Plutôt que de cuisiner en famille, on se rend chez McDo. Simple, facile et pas de vaisselle à faire. Les émonctoires se surchargent, des boutons apparaissent, vite un tube de crème « Prurit ». Les intestins fonctionnent mal, une petite pilule de « Acac » et le tour est joué. Les armoires à pharmacie familiales regorgent de produits anti-machin, laxatruc et autres crèmes à tout faire.

Tant et aussi longtemps que le consommateur ne sera pas prêt a faire ce qu’il faut pour rester en santé, c’est-à-dire changer ses habitudes alimentaires, son mode de vie, faire de l’exercice, etc.), les multinationales du supplément alimentaire pourront continuer d’engranger des profits toujours plus grands.

Bonne journée

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par Fabien (IP:xxx.xx6.119.221) le 2 mai 2008 à 10H49

Bonjour,

Ce que vous dites est théoriquement intéressant, le problème, c’est que les études sociologiques montrent que les gros consommateurs de compléments alimentaires sont aussi des gens qui font très attention à la qualité de leur alimentation. Généralement, des membres de classes supérieures, éduqués, prenant soin de leur santé, et allant rarement au Mac-do.

Les gens qui prennent des compléments de manière importante et régulière (je ne parle évidemment pas de ceux qui prennent un comprimé de vitamine c le matin) ont généralement beaucoup réfléchi avant d’en arriver là.

On retrouve aussi, en nombre, tous ceux que la médecine classique n’a pas su libérer d’une maladie chronique souvent invalidante. Ceux-là associent généralement prise de compléments avec modification substantielle de leur alimentation. Modification souvent en contradiction avec les recommandations officielles.

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par tea32 (IP:xxx.xx7.162.43) le 11 janvier 2009 à 07H48

Bonjour, c’est la question que je me pose, je cherche à prendre des compléments alimentaires, en particulier des poudres hyperprotéinées, comme les whey, et je me pose la question si ces compléments alimentaires proviennent effectivement de produits naturels ou bien des produits issus des associations de molécules de synthèses comme ici http://www.santediscount.com/Comple... . auxquel cas, où trouver des protéines d’origine naturelle.

cordialement

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