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A l'école des femmes savantes

Article publié le 18 mai 2007

Mmes Lien Su Lan et Cheng Tseng Mei, respectivement 81 et 76 ans, sont deux soeurs. Elles sont aussi probablement les dépositaires les plus "savantes" et respectées de plus 5000 ans de médecine chinoise à Taiwan, utilisant des plantes, des herbes et des "produits" animaux, le tout au profit de la santé des habitants. Invitation au voyage dans le temps et dans un savoir qui unit passé, présent et avenir au service de la collectivité....

A l'école des femmes savantes

Deux femmes d’exception "naturelle"

Mmes Lien - à gauche sur la photo-et Cheng- à droite- sont à l’évidence des "personnalités" dans leur village de Shuanshi, caché dans les montagnes du nord-est de Taiwan, mais elles sont célèbres dans tout le pays, et particulièrement parmi les passionnés de la médecine chinoise dite "traditionnelle". Elles étonnent même les médecins, les spécialistes en éco-biologie et les chercheurs de thérapies nouvelles par leur immense savoir, leur précision dans la fabrication des médicaments, leur capacité à diagnostiquer et à soigner, voire à sauver des vies.

Leur simplicité est sincère et elles sont toujours d’une sérénité souriante qui démontre bien la validité des techniques thérapeutiques chinoises dites "anciennes", vu leur santé et leur forme physique comme morale.

Pour qui douterait des bienfaits sur elles-mêmes de leur savoir médical vieux de 5000 ans, en permanente évolution, la photo jointe à cet article en est une preuve indiscutable et éclatante. J’ai aussi été, avec plusieurs dizaines de paysans de leur région, le témoin admiratif de leur dernier "exploit sportif" près du petit bourg de Tong-Pu : gravir une montagne pour aller visiter une magnifique cascade, par une chaleur de plus de 30°c, avec une pente qui frisait souvent 20% sur le chemin, des centaines de marches et une montée totale de 1200 à 2000 mètres !!! Ces chiffres disent tout sur l’état sanitaire de ces femmes magnifiques.

5000 ans de culture de la santé, cela entretient vraiment bien les patients.... et nos deux savantes soignantes.

Une médecine "vieille", mais en évolution constante

La médecine chinoise que nous appelons bien improprement "traditionnelle" est, en fait et dans la réalité thérapeutique indéniable, au vu des résultats constatés, une science qui n’ a cessé d’évoluer depuis sa naissance voici 5000 ans.

Sans cesse, en effet, les praticiens de cette médecine respectée unanimement dans les pays de culture chinoise, élaborent de nouveaux produits naturels, notamment pour faire face aux nouvelles pathologies et les utilisent avec un succès qui, s’il n’est pas mesuré de manière rigoureuse sur le plan statistique officielle, est validé par la confiance massive constante de la population à son endroit.

Mais elle est aussi bien plus que la "médecine" au sens habituel du terme : dans un pays, la Chine, aux distances immenses, aux barrières naturelles difficiles, à la population rurale longtemps ultra-majoritaire, cette médecine naturelle a été transmise de génération en génération. Cette transmission s’est faite parfois par des écrits- surtout dans les villes-, mais le plus souvent, dans les campagnes, par la parole- du fait de l’illettrisme des paysans, donc des praticiens de cet art, et ce pendant des millénaires. Cette science médicale naturelle a fait office tout à la fois de service public de santé rurale, de bâtisseur de liens sociaux puissants dans les villages, d’unificateur culturel autour de valeurs communes reconnues par tous et de ferment actif de l’évolution des traditions au cours du temps.

De fait, la médecine chinoise occupait et occupe toujours une place sociale que les pays européens n’ont jamais connue et qui peut se comparer, certes avec une certaine prudence, au rôle que cet art occupait dans les civilisations africaines ou de la région Pacifique des temps pré-coloniaux.

Un ami chinois a résumé ce concept par cette phrase : "ce que les "lettrés" furent dans la Chine urbaine ancienne pour les villes impériales, les médecins naturalistes des campagnes, souvent illettrés, le furent aux yeux des paysans par leur immense rôle de préservation de la santé publique et de diffusion de règles minimales d’hygiène".

De tout cela, Mmes Lien et Cheng sont en quelque sorte la mémoire. Elle sont aussi les dépositaires et les enseignantes actuelles d’un immense savoir, profondément lié à la vie rurale chinoise.

A l’écoute des femmes savantes

Mme Lien explique bien le processus de transmission de ce savoir millénaire : enfant, elle a vécu avec sa grand-mère paternelle. Celle-ci lui a enseigné, comme à sa soeur, les vertus curatives de plus de 1000 (!) herbes et plantes poussant dans les forêts des montagnes environnantes, mais aussi de certains excréments ou sécrétions d’animaux. Son aïeule lui a aussi appris à diagnostiquer les pathologies, à localiser leur origine, à définir le ou les organes touchés et, en conséquence, à choisir le médicament adéquat. Celui-ci était fabriqué à la maison, après cueillette en hauteur par des températures souvent épuisantes ou collecte des animaux recherchés.

Le grand public ignore souvent le travail formidable qui est nécessaire pour occuper cette "fonction" de médecin chinois naturel, qu’aucun diplôme n’a "sanctionné" pendant des millénaires, comme les qualités personnelles requises pour la pratiquer.

Mmes Lien et Cheng en dressent la liste, qui ne se veut pas exhaustive :

- connaissance précise des endroits de collecte des "matières premières", des particularités de reconnaissance visuelle et olfactive ainsi que des capacités thérapeutiques de plus de 1000 plantes et herbes, dans leur cas. Mme Lien et Cheng ont ainsi un odorat remarquablement développé, au point que des chercheurs en agronomie, devant là aussi des dizaines de témoins, ont vu ces femmes identifier des plantes et des herbes par le seul toucher olfactif : elles caressaient les plantes ou herbes de la paume de la main, sentaient celles-ci et nous donnait le nom chinois du végétal ainsi touché. A l’admiration générale des personnes présentes !

- Etude, par l’écoute méticuleuse et l’attention soutenue, des pathologies des patients afin de déterminer avec certitude la ou les maladies dont ils souffrent. C’est la phase, essentielle, du diagnostic, qui ne souffre aucune faute. Ensuite, il faut avec patience "construire" le remède, et ceci requiert une précision de mathématicien, une erreur dans les proportions de tel ou tel élément pouvant avoir de graves conséquences pour le malade. Mme Lien a relaté que, jeune fille, elle fabriquait, sous les directives de sa grand-mère, des remèdes pour les bébés encore allaités : le médicament, sous forme de poudre, était placé sur les tétons de la mère et le jeune enfant avalait en même temps son traitement et le lait maternel nourricier. Elle explique que cette manière de faire, bien que fort peu "académique", a sauvé de nombreux enfants aujourd’hui devenus de sains et vigoureux adultes qu’elle croise chaque jour.

- Connaissance des maladies physiques et psychiques ainsi que de leurs remèdes adaptés pour traiter les unes et les autres, en sachant les effets contre-indiqués ou les associations-interactionsassociations-interactions indésirables.

- L’aspect curatif ne doit pas faire oublier l’action préventive : conseiller des médicaments quand on décèle des symptômes avant-coureurs d’une pathologie, ou pour des troubles passagers ou réguliers sans gravité, mais ennuyeux, des séquelles d’accidents courants : maux de dos, sciatique, règles féminines douloureuses, diarrhées des nourrissons, fractures, entorses, arthrose, lutte contre le vieillissement et éducation à une bonne hygiène de vie quotidienne.

On le voit à ces énoncés : le rôle de Mmes Lien et Tseng dépasse largement le strict cadre sanitaire qu’aurait par exemple un médecin de ville en France. Elles remplissent des missions d’éducation sanitaire, elles pallient l’absence, les carences ou la distance des centres de santé modernes, elles suivent les habitants au long de leur vie et les "connaissent" bien, ce qui en fait de précieuses conseillères de toute confiance dans nombre de domaines, parfois très éloignés de leur art originel.

Ce qu’elles ont fait et font, des milliers de paysannes et paysans de Chine et de Taiwan, entre autres pays, l’ont accompli ou le réalisent encore de nos jours. Leur histoire n’est donc pas unique, mais il est instructif d’un processus culturel et scientifique très ancien qui se perpétue, change et évolue.

D’où l’importance de la transmission par leurs enseignements de leurs fabuleuses connaissances et précieuses compétences, validées par une longue expérience, à une jeune génération d’adeptes de la médecine chinoise naturelle. Ce qu’elles font....

A l’école des femmes savantes

De tout Taiwan, mais surtout de leur région natale où leur réputation est sans discussion dans la population rurale, des jeunes et moins jeunes "apprentis" viennent recueillir leurs enseignements et recevoir leur savoir.

Mme Tseng a expliqué que, sa soeur et elle, avaient aussi "découvert" de nouveaux médicaments, en font souvent de nouvelles associations de produits ou des dosages différents, qui soignaient de nouvelles maladies. Elles ont aussi mis en évidence et utilisé de nouveaux végétaux guérisseurs, avec aussi là un succès publiquement avéré.

Celles et ceux qui pourraient voir là une médecine inefficace parce qu’elle serait à leurs yeux quelque peu "primitive" feraient fausse route. Outre que la médecine chinoise a franchi, en évoluant et en progressant, 5000 ans d’histoire sans perdre la confiance de ses patients, les paysans de la région de Shuanshi apportent des témoignages nombreux de maladies guéries par leur oeuvre, voire de vies menacées sauvées, parfois dans l’urgence. Nul ne doute donc de leur efficience thérapeutique, ni des bienfais apportés à la collectivité par ces deux femmes. Le sujet ne provoque aucune discussion, l’accord est unanime !

Plus de 65 ans de travail médical, reconnu aussi de facto par les autorités publiques, mais surtout honoré par les habitants eux-mêmes, sont la meilleure preuve de l’apport réel, durable et positif à la santé publique des deux soeurs.

C’est aussi pour ces raisons que l’on vient de loin à leur "école" apprendre et s’instruire pour continuer à guérir naturellement.

Limites et croisement des savoirs

Ce qui est décrit ici ne se veut pas une apologie naïve d’une activité qui serait extérieure à une société ou une culture, encore moins en marge de la vie sociale. C’est la description de réalités vécues et ressenties par une collectivité rurale, semblable à des dizaines de milliers d’autres, en Chine et à Taiwan, qui partagent les mêmes valeurs culturelles et un passé commun à des centaines de millions d’êtres humains pour qui la médecine chinoise naturelle est une partie évidente de plein droit du vécu collectif quotidien.

Mmes Lien et Tseng ont une attitude ouverte, raisonnable et confiante dans leur art. Elles ne revendiquent pas leur savoir thérapeutique comme la panacée à tous les problèmes, elles savent les limites de leur action. Elles ont conscience aussi que la santé de leurs concitoyens sera aussi améliorée par le développement d’un service public sanitaire moderne et accessible à tous, sur tout le territoire du pays, ce qui n’est pas encore le cas.

Leurs "collègues" de la médecine "officielle" partagent leurs savoirs et leur appréciation des limites des possibilités de soins de la médecine naturelle. A Taiwan, la médecine "officielle" intègre spontanément la médecine naturelle chinoise comme un facteur scientifique indiscutable, un facteur qui peut et doit être complété, amélioré, développé par les technologies et les thérapies modernes.

Personne ne veut opposer deux "médecines", mais tous sont d’accord sur le concept de complémentarité et de coopération mutuelle comme sources de progrès sanitaires pour l’ensemble de la population dans le futur.

C’est aussi au bien-être et à la santé de tous leurs concitoyens que Mmes Lien et Tseng ont consacré leurs vies, alliant bonté et générosité, compétence et efficience.

Elles sont par elles-mêmes une vraie leçon d’amour de la vie, de connaissance approfondie de la nature et d’attention à autrui qui ne pouvait rester inconnue.

A l’école de ces femmes savantes, l’humanité est vraiment gagnante !

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