Article publié le 22 août 2008
Certains sujets animent les foules : les éoliennes, les OGM, les biocarburants, le nucléaire … On prend parti, on débat, on est pour ou contre, on en veut mais pas près de chez soi ou on fait simplement la sourde oreille.
En ce qui concerne les tours, les gratte-ciels (appelées aussi de façon plus hypocrites les « hautes constructions »), j’ai du mal à avoir un avis objectif et raisonné, car j’en ai une douzaine sous mon nez tous les matins (la photo de l’article est la vue de mon appartement, chouette non ?…).
Ma première rencontre avec les gratte-ciels a commencé à Sydney. Quand j’habitais là-bas, les balades en villes me filaient des torticolis et faisaient rire les passants, j’avais la tête vers le ciel en permanence ! Des barres vitrées de centaines de mètres s’élèvent telles des forets, cachant le soleil qui ne passe guère entre les rues étroites et à l’atmosphère confiné. On ne respire pas en centre ville ! On ne voit pas bien le ciel, on étouffe sous les échappements des voitures. Heureusement que le port de chaque côté de la ville est là pour ouvrir la vue et laisser un peu de d’humanité à ce paysage futuriste.
Les tours, peu de gens les aiment. Un sondage à Paris en 2003 révèle que 63% des personnes interrogées sont contre les immeubles de grande hauteur dans la capitale. Pourtant, au début du mois de juillet dernier, le Conseil de Paris ainsi que le maire Bertrand Delanoë ont décidé de faire sauter le plafond de 37 mètres de hauteur imposé à toute nouvelle construction à Paris depuis 1977. “Les Parisiens sont réticents devant l’idée même d’immeubles de très grande hauteur : les sondages le disent assez clairement. Mais le devoir d’un responsable public est de se laisser guider par le sens de l’intérêt général plutôt que par les sondages” se justifiait le maire qui a lancé une étude de faisabilité dans 6 zones parisiennes. Alors qu’en est-il ? Les tours sont-elles l’avenir des villes respectueuses de l’environnement ? Est-ce la solution à nos problèmes de logement et de surconsommation énergétique ?
Vous ne le savez peut-être pas si vous habitez en province, mais la situation du logement à Paris est telle que pour trouver un appartement, il faut des mois de prospection. Pour chaque studio qui se visite, c’est au moins 20 personnes qui font la queue dans la cage d’escalier et l’appartement revient à celui qui a le plus gros salaire et les meilleures cautions. Personne ne s’insurge de trouver des 18 mètres carré à 650 euros par mois, de toute façon ils seront vite loués ... Face à ce problème, la tour apparait comme une solution : on loge plus de monde dans un espace au sol plus réduit. On s’entasse dans la verticalité et tant mieux pour ceux qui sont tout en haut, ils auront une jolie vue !
Energétiquement parlant, la tour mixte à ses
avantages. Si l’on mélange bureaux et habitations, les ménages
pourraient profiter le soir de la chaleur dégagée par les ordinateurs
des travailleurs la journée (idée de Jean-Philippe Hugron, doctorant à
l’Institut d’urbanisme de Paris (IUP)) . Avec une meilleure répartition de la température,
on réduit l’utilisation de la climatisation et du chauffage. On imagine
également une plus grande cohésion sociale au sein d’un bâtiment qui
accueille supermarché, médecin, entreprise, petits commerces … Une
ville tout en hauteur !
D’une manière générale, il semble donc plus logique de construire en hauteur qu’en largeur. L’étalement des villes
accroît les déplacements pendulaires, la multiplication des voitures
sur les grands axes reliant les banlieues aux centres où sont situés
les bureaux et donc une forte augmentation des émissions de gaz à effet
de serre.
Si c’était si simple … Nos villes ressembleraient déjà à celle du 5ème élément (à cela près qu’on n’a pas encore inventé la voiture volante) !
Les tours mixtes n’ont pas forcément un bel avenir devant elles, car saviez-vous qu’au-delà d’un certain nombre d’étages on ne peut plus ouvrir les fenêtres (question de sécurité) ? Pas génial de vivre dans un appart qu’on ne peut pas aérer et même si c’est pour faire des bureaux, c’est un peu ridicule de devoir mettre la clim alors qu’il suffit de profiter de l’air extérieur, vous ne trouvez pas ? De plus, à cause de la concentration humaine, il semblerait qu’il faille un pompier dans l’immeuble en permanence pour assurer la sécurité des habitants/travailleurs.
On pointe aussi du doigt le vieillissement prématuré de ces structures verticales, au-delà d’une vingtaine d’années, il faut des check up réguliers… Et que pensez-vous de cette mixité ? Je ne sais pas si je serais heureuse de vivre dans un immeuble où une entreprise à ses bureaux, un supermarché ses clients et des médecins leurs patients. Question de point de vue me direz-vous, mais aussi une question de rythme de vie car on n’a pas les mêmes horaires et attentes d’infrastructures quand on travaille que quand on est chez soi.
Question bilan énergétique (du début à la fin de
vie du bâtiment), ce n’est pas très folichon. Pour atteindre des
hauteurs vertigineuses, les matériaux employés dans la construction des
gratte-ciels sont très performants, modernes et
hautement spécifiques. Le verre par exemple, il est teinté, il est
résistant, sécurisé, triple épaisseur … Le métal, le béton, tout est
choisi sur mesure pour s’élever en toute sécurité. Tout ceci a un coup
financier et énergétique. En vaut-il la chandelle ?
On dit que les futures tours seront plus rentables énergétiquement, qu’elles pourront s’autoalimenter en partie, mais ce n’est pas pour autant qu’elles consommeront moins d’énergie ! Est-ce que l’avenir c’est d’être énergivore de façon économique ou d’apprendre à limiter notre façon de consommer l’électricité (comme le reste d’ailleurs) ?
Question densité humaine, les architectes semblent divisés … En effet les immeubles à l’anglaise avec des pâtés de maisons collées, un portail devant un jardin derrière (c’est si mignon à Dublin, avec les portes de toutes les couleurs !) , ou encore les barres d’immeubles Haussmanniens collés serrés au cœur de la capital semblent loger plus de monde au mètre carré. Ceci est du à l’espacement nécessaire entre les tours. On ne parle pas non plus du “rapport au sol” de ces tours. C’est à dire l’impact de l’entassement de toujours plus d’individus sur une surface plus réduite. Car il faut bien les faire se déplacer ces personnes et leur permettre de garer leurs trop nombreuses voitures. Dans ce cas les tours réduisent peut-être la distance travail/maison , mais pas le temps du trajet ! Et si l’on parle de transports en commun, il suffit de voir la situation inextricable de la ligne 1 et du RER A : demandez-donc aux gens qui ont le visage collé et écrabouillé contre les portes de métro ce qu’ils en pensent … Je l’ai fait pendant 6 mois c’est épuisant physiquement et moralement.
Socialement parlant, vivre dans une tour ce n’est pas donné à tout le monde. Les charges font parfois la moitié du loyer ! Il faut nettoyer la surface, entretenir l’ascenseur (et dieu sait que ca tombe en panne souvent, dans certains HLM très hauts les personnes âgées ne peuvent plus sortir de chez elle quand leur ascenseur est en panne …), il faut des normes strictes de sécurité et des rénovations fréquentes comme je vous le disais.
Reste la problématique de l’esthétisme et là c’est très subjectif… Vous aimeriez vivre dans une ville-tour vous ? Il est vrai que l’architecture Haussmannienne est critiquable, tout comme les pâtés de maisons copiés/collés que l’on voit dans les quartiers pavillonnaires, mais au moins on reconnait la patte française ! Je ne vois en revanche pas beaucoup de différence entre ma vue de la Défense et celle que j’aurais eu en vivant dans le centre de Sydney (ok, sauf que la tour Eiffel et l’opéra house c’est pas trop pareil).
Symboliquement parlant, les tours représentent le profit, le capitalisme, la souveraineté des entreprises. Il n’y a qu’à voir ces excroissances phalliques se dresser fièrement à la Défense, estampillées de leur nom en lettres illuminées (Total, Areva, Société Générale et vas-y que je te laisse la lumière allumée toute la nuit !)… La tour Eiffel est un symbole national fort qui sera bientôt détrônée de sa place de bâtiment le plus haut de France par les nouvelles tours de la Défense.
C’est bien triste de vivre dans un pays où l’élément le plus proche de la voute céleste est un temple de l’argent … Et quelles valeurs voulons-nous faire rayonner outre mer ? « C’est moi qui ai la plus grosse ». Attention de ce côté-là sachez que Dubai a commencé la construction d’un géant de 800 mètres de haut et Tokyo de 2000 m. Babylon Babylon …
Et voilà, j’ai tranché ! Je suis contre les tours de plus de 37 mètres à Paris. La Défense, ça suffit comme éloge au génie architectural vertical. Malheureusement ce n’est pas nous qui décidons encore une fois …
Bravo pour cet article, j’avais moi aussi du mal à me fixer un avis sur la question, et vous m’aidez en cela.
Je pense que le 11 septembre trotte aussi dans l’esprit de pas mal de gens qui craignent que de hautes tours à Paris ne soient une provocation qui attire le même genre d’attentat...
Merci pour cet article !
J’ajouterais qu’habiter dans ces tours nous contraint à une plus grande dépendance de nombreux intervenants :
Les réseaux de distribution, et en particulier les réseaux de distributions de nourriture, actuellement pointés du doigt pour la hausse des prix,
Tout ceux qui permettent la maintenance et le développement de ces constructions : matières premières (béton, acier, ..), entreprises du BTP :
Réseaux autoroutiers, transports en commun, ...
Instances politiques et diplomatiques qui permettent d’assurer un bon contact avec tous les intervenants déjà cités,
Voisins plus nombreux, syndicats de copropriétés plus puissants,
Etc.
Autant de d’intervenants avec qui on n’a pas forcément d’affinités mais avec qui l’on a intérêt a garder un bon rapport, et sur qui on a peu de moyen de pression si on est dans une relation de dépendance.
















