Article publié le 27 juin 2007

Dans
les centrales atomiques, la maintenance est déléguée à des
sous-traitants qui prennent d’importantes doses de radioactivité.
« Gueules noires » anonymes des temps modernes, ils sont les oubliés du
nucléaire...
Ils sont
robinetiers, soudeurs, électriciens, chaudronniers, décontaminateurs ou
commis. Ils seraient 20.000 en France et près d’un millier en Belgique.
On les appelle lors des « arrêts de tranche », quand il faut remplacer le
combustible usé dans un réacteur nucléaire. Ils effectuent alors des
opérations de contrôle et de maintenance sur des parties de
l’installation inaccessibles en temps normal. Dans leur combinaison
« Muru » – pour Mururoa, cette île du Pacifique où la France effectuait
ses essais nucléaires militaires –, ils bossent « en zone ». Là où « ça
crache », où « ça pète ». Ils prennent des doses importantes de
radioactivité pour assurer la sécurité des centrales. Et donc notre
sécurité. Ce sont les « gueules noires » anonymes des temps modernes, qui
font le sale boulot pour que nous puissions nous éclairer, cuisiner,
vivre confortablement.
Mi-mars, à l’occasion d’un arrêt de tranche à Tihange,
ils étaient environ 1.200 à débarquer de France, d’Allemagne, du
Portugal… Venus prêter main forte aux 700 statutaires et 500
sous-traitants permanents de la centrale, ils sont restés un mois,
logeant dans les hôtels, motels et campings de la région. Avant de
repartir vers un autre arrêt de tranche, en France, en Allemagne, en
Suisse ou ailleurs. « Les salariés des centrales, quand il y a un arrêt de tranche, ils vivent un stress, mais c’est une fois par an, explique un de ces saisonniers français de l’atome. Nous on sort du stress d’un arrêt de tranche, on fait 600 km et on retombe dans l’arrêt de tranche suivant. On en fait 10 par an (1). »
Doses 8 à 15 fois plus fortes
En France, c’est en 1988 qu’EDF a choisi de sous-traiter massivement la maintenance de ses centrales. Le volume de travail sous-traité est ainsi passé de 20% à 80% en 5 ans. « En Belgique, le tournant a été pris vers 1995, quand Suez est devenu actionnaire d’Electrabel, note Jean-Marc Pirotton, délégué FGTB Gazelco à la centrale nucléaire de Tihange. La tendance est bien sûr de sous-traiter les tâches les plus pénalisantes en doses. A terme, les statutaires d’Electrabel n’auront plus en matière de maintenance qu’un rôle de gestionnaires de sous-traitants. »
En France, les travailleurs sous-traitants reçoivent 80% de la dose collective annuelle enregistrée sur les sites nucléaires. Les doses moyennes qu’ils encaissent sont 8 à 15 fois plus élevées que celles des agents EDF qui travaillent en zone. Les chiffres seraient du même ordre en Belgique. Ainsi Electrabel et EDF transfèrent-ils massivement le risque d’irradiation vers les travailleurs de la sous-traitance... qui se fait souvent en cascade. « En bout de chaîne, il est fréquent de trouver des intérimaires qui n’ont pas toujours les compétences requises », déplore Jean-Marc Pirotton.
Pour la plupart des sous-traitants, la visite médicale (deux fois par an en Belgique) se réduit à un « rite d’aptitude » pour pouvoir travailler en zone, sans rapport avec une action continue de surveillance et de protection de la santé à laquelle les salariés sont soumis. Bref, dans les centrales, le travail sous-traité disparaît des « ressources humaines » pour être reporté dans les « achats », régulés essentiellement par la concurrence. Ainsi, ceux qui génèrent les risques – les exploitants de centrale – ne doivent plus en assumer les conséquences en cas d’accident de travail ou de maladie professionnelle...
Si les contraintes de sécurité imposées par la direction sont les mêmes pour tous, le message délivré aux sous-traitants varie en revanche selon l’employeur. « Sur les quelque 1.200 saisonniers qui débarquent pour un arrêt de tranche, environ deux tiers proviennent d’entreprises structurées, avec délégation syndicale », estime à la louche Jean-Marc Pirotton. « Les autres, on ne les connaît pas, enchaîne Constant Koumbounis, délégué FGTB chez Fabricom-GTI, une filiale de Suez qui est un des principaux sous-traitants d’Electrabel à Tihange. Ceux qui bossent pour des petits patrons, les “marchands d’hommes”, ils ne parlent pas. Ils se changent dans la camionnette et cassent la croûte sur leur coffre à outils. Pour eux, le message de sécurité n’est pas du tout le même... »
Dosimètre au vestiaire
Les travailleurs qui opèrent en zone ont droit à un quota annuel d’irradiation. S’ils le dépassent, ils sont interdits de centrale. Les salariés sont mis au chômage technique, avec perte de revenus. Les intérimaires, eux, perdent leur job. Ainsi, lorsqu’ils frôlent leur quota, certains travailleurs laissent volontairement leur dosimètre au vestiaire... Pour d’autres, c’est un ordre. « Une fois, je travaillais la nuit ; il n’y avait pas d’agents de radioprotection, témoigne Antonio, un intérimaire français habitué depuis quatre ans aux petits contrats (2). Mon chef m’a demandé de déposer mon dosimètre et d’aller reprendre le double de la dose. J’ai refusé et j’ai été viré. »
Une exception ? Pas vraiment. Dans le rapport 2005 remis au directeur d’EDF par l’inspecteur général pour la sûreté nucléaire et la radioprotection, le « défaut de port de dosimètres » était repris dans les « situations répétitives et à risque ». Et en Belgique ? « C’est déjà arrivé à Doel, à Tihange, et à mon avis ça arrive dans toutes les centrales nucléaires du monde, lance Jean-Marc Pirotton. C’est bien sûr décrié par la direction, mais il n’y a pas toujours un ingénieur d’Electrabel derrière les sous-traitants... »
A court terme, ces « petits arrangements avec la radioactivité » conviennent à tous : l’ouvrier peut continuer à travailler, le sous-traitant est bien vu par l’exploitant de la centrale car il passe pour bien gérer les doses de ses travailleurs, et l’exploitant lui-même peut afficher une dose collective annuelle en baisse. Ce qui est excellent pour son image.
(1)
Propos recueillis en mars 2007 par le réalisateur belge Alain de
Halleux, qui prépare un documentaire de 52 minutes sur le sujet.
(2) Travailler peut nuire gravement à votre santé, Annie Thébaud-Mony, La Découverte, 2007, p.105.
Cet article fait partie d’un dossier de 8 pages sur le nucléaire disponible dans le numéro de mai-juin du magazine belge Imagine. S’il vous a plu, merci de bien vouloir envisager d’acheter le magazine en version papier ou électronique (PDF), voire de vous y abonner.
Thèmes
le problème soulevé est très interessant !
A t on un suivi epidémiologique des cancers et des cataracte pour ces "gueules noires" (cette expression est très approprié pour ces travailleurs)
Merci. La réponse à votre question se trouve en partie sur cette page.
Intéressant votre article. Je connais aussi le livre d’Annie Thébaud-Mony et j’ai trouvé son enquête d’autant plus remarquable qu’en France on continue d’entretenir une puissante opacité sur le nucléaire.
La plupart des gens s’imaginent que les tâches dangereuses de cette industrie sont réalisées par des robots. Mais la maintenance est une activité essentielle dans les centrales nucléaires et il est impossible de faire cette maintenance sans employer des hommes qui seront exposés à la radioactivité.
Alors que l’article L 124-2-3 de notre Code du Travail interdit le recours au travail temporaire pour les travaux dangereux, les exploitants du nucléaire ont réussi à obtenir que le travail sous rayonnement soit exclu de cette interdiction !
La question que je me pose : Comment se fait-il qu’il y ait des candidats pour y aller ? La paie est-elle super attractive ? Les tenues "Muru" ne protègent pas, seul le plomb fait obstacle à la radioactivité (engagés sur le toit de la centrale, les liquidateurs de Tchernobyl se sont fabriqués des sortes de tabliers en plomb pour protéger leurs organes vitaux).
C’est un peu désespérant de constater qu’au XXIème siècle, en dépit de notre haute technologie, on en soit là, à exposer des hommes à des dangers avec le risque d’handicaper leurs descendants... Bon, je m’arrête parce que j’ai trop le blues.
Merci pour votre article. Bon courage pour lancer un débat en Belgique, j’espère que vous y arriverez et nous ? je ne sais pas. Merci à Agoravox
La responsabilité de cette situation est la recherche d’une rentabilité maximale à tout prix et d’un coût de l’énergie le plus bas possible.
Celà n’a rien de spécifique au nucléaire (un petit tour dans les charbonnages de Chine ou d’ailleurs ?). Toute activité à risque (et quelle activité en est dépourvue si on regarde bien ?) peut tomber dans les mêmes travers (pesticides en agriculture, transport routier, bâtiment etc...)
Imaginez la privation d’EDF !
g.jacquin
@ par g.jacquin (IP:xxx.x53.40.167) le 9 juillet 2007 vous écrivez : "Imaginez la privation d’EDF !"
Mais qu’est devenu edf ? avec tous les avantages à ses salariés et l’impossibilité de faire face à ses pollutions . Une seule solution , c’est la fuite. Il n’est plus du tout acceptable de lire encore ce genre de prose car...où sont les scandales ? A l’institut Pasteur avec ses vols honteux de brevets ,ET les problèmes de vente consciente de sang non contaminé aux usa et d’utilisation de sang contaminé pour les Français , ce n’est pas tellement dans le domaine privé ! ET la vache folle , ...enfin ...tous les scandales sont du domaine des sociétés nationalisées où des fonctionnaires devraient surveiller et ceci jusque la disparition de notre fleuron qui devait nous aider à vivre sans problème d’argent et qui est ELF avec bien sur le premier laboratoire pharmaceutique du monde en fabrication et invention , Sanofi ...égaré dit notre justice ! et les malades ne sont pas là d’avoir leurs médicaments car tout est égaré , les découvertes de la recherche avec.
Nous voyons bien que tous les principaux scandales viennent des entreprises nationalisées, jusqu’aux musées nationaux qui voient leurs tableaux retrouvés chez des particuliers ou bien ils ne les retrouvent pas où ils devraient être, partis qu’ils sont.
Nous sommes dans un pays ruiné , "sans le sous" nous a dit Monsieur Hollande. Il est grand temps de tous se mettre au travail car nos "riches " forment des rues à "Sdf" ("Sans Difficultés Financières" ) chez nos amis Belges et ils sont partis avec leurs entreprises et leur fric pour ne plus payer cet impôt ; nous sommes donc seuls à pouvoir recréer une richesse et dans cet article, on constate que des gens donnent leur vie pour notre petit confort. J’écris confort, car on vient de constater en Chine qu’il peut y avoir absence complète de moyen de chauffage et survie des plus vaillants, tout n’est pas encore réparé dans ce beau pays communiste. Mais est-ce vraiment une différence ? Ne sommes nous pas tous des Hommes ?













