Article publié le 8 juillet 2008
Comment ne pas
partir de ce mot au lancement de la présidence française de l’union
européenne, et au lendemain de l’Euro de football ?
L’appréciation
de l’Europe est contrastée. Pour certains, elle n’est qu’une
déclinaison régionale de la mondialisation. Le grand mouvement de
l’ouverture sans contrainte des frontières pour le business, les
capitaux, les marchandises comme les textiles ou les voitures, trouve
son application dans les règles que l’Europe impose à chaque pays
membre, avec en plus une fermeture des frontières de l’Union pour les
populations du Sud, deux fois victimes du phénomène. Une Europe
impuissante ou peut-être même complice d’une machine infernale qui
brise les hommes au profit de groupes multinationaux qui ne songent
qu’à faire le maximum de bénéfices. Une Europe des délocalisations et
de la perte des avantages acquis durement à l’issue de luttes âprement
menées depuis la révolution industrielle, et même avant avec les
réformes agraires et les révoltes paysannes.
Une vision bien sombre, à la fois de la mondialisation et de l’Europe,
mais portée par une actualité où apparaissent régulièrement de
nouvelles fermetures d’usines et la hausse des prix des denrées de
base, alimentaires notamment, dont sont victimes les plus démunis, dans
un monde où les écarts de revenus entre les plus riches et les plus
pauvres ne cessent de s’aggraver. Peut-on changer les règles du jeu de
la mondialisation, peut-on en prendre le bon côté en évitant les
mauvais ? Les échanges de toutes natures ont assurément du bon, encore
faut-il qu’ils s’établissent sur des bases saines, sans domination des
uns sur les autres, et dans le respect des diversités. Pas facile, mais
l’absence de règles est souvent la pire des situations, les plus forts
imposant ainsi leur loi, sans que l’on puisse incriminer une
institution particulière, comme il est de bon ton de le faire de nos
jours avec l’OMC. Le développement durable est la recherche d’une
sortie par le haut de ces contradictions, bénéficier des vertus d’un
système très ouvert d’échanges sans mettre en danger les équilibres
locaux, sociaux, économiques et environnementaux. Un défi ambitieux qui
ne peut être relevé sans lieux de débat, sans organismes où les
différents points de vue se confrontent.
La réaction développée par Nicolas Sarkozy à la veille de la présidence
française, est de donner à l’Europe un rôle de protection de ses
citoyens. L’Europe devient un bouclier, une ligne de défense contre les
méfaits de la mondialisation. Grâce à l’Europe, nous pouvons résister à
la pression du grand large. Le marché intérieur est substantiel, nous
sommes plus puissants dans les négociations commerciales en étant unis
qu’isolés. L’Union est alors un contre feu, un compromis régional qui
permet de fixer les limites à la logique de la mondialisation.
L’ouverture de l’Europe à de nouveaux pays fortement influencés par les
modèles américains compromet cette vision aux yeux de nombreux
européens, qui ont l’impression de perdre tout contrôle sur les
orientations du nouvel ensemble. La machine s’emballe. Les divergences
intérieures, entre états membres, occupent les dirigeants, et les
comptes d’épiciers sur le nombre de représentants au Conseil ou au
Parlement, les garanties que souhaite obtenir chacun d’entre eux pour
sauvegarder ses intérêts forcément vitaux, dominent les débats.
L’Europe peine à surmonter cette période de mise à jour de ses
institutions, et elle s’y empêtre allégrement. La seule manière de s’en
sortir est d’aller au-delà, et de donner à l’Europe la dimension d’un
grand projet, non seulement pour elle-même, mais pour la planète. On
arrive là au troisième niveau de la réflexion, après l’impuissance
voire la complicité, et le bouclier. Il ne s’agit plus de se défendre
contre la flambée du prix du pétrole et des matières premières, mais de
proposer au monde un nouveau modèle de développement, permettant de
relever durablement les défis. Ce modèle ne peut être à adopter clé en
main, mais à débattre et à affiner ensemble, mais il faut bien donner
une perspective générale, une orientation pour cristalliser les débats,
leur permettre de s’organiser. C’est alors une position offensive que
l’Europe manifeste, intégrant l’avenir de la planète, au lieu d’une
vision purement défensive, centrée sur ses intérêts spécifiques. La
meilleure défense est, ici encore, l’attaque. Le développement durable
offre le cadre conceptuel de cette offensive, puisque le défi que
l’humanité doit relever est de permettre à 9 milliards d’humains,
moitié plus qu’aujourd’hui, de vivre convenablement, et cela d’ici 40
ans environ, alors que de larges fractions de l’humanité vivent encore
aujourd’hui au dessous des seuils de dignité. Comment vivre plus
nombreux et globalement mieux, sans laissés pour compte, dans une
planète dont nous avons atteint les limites, et dont nous dégradons
encore chaque jour les capacités de production ? Voilà un beau problème
de développement durable.
L’Europe, la vieille Europe, n’est pas
mal placée pour tenir se rôle, elle a même de sérieux atouts à faire
valoir. Elle pourrait représenter une sorte d’avant-garde de
l’humanité, pour rester dans un vocabulaire guerrier. De faibles
réserves de ressources stockées, non renouvelables comme le pétrole, le
gaz, ou encore les métaux ; une bonne capacité de production de
ressources renouvelables, à engranger chaque année par l’agriculture,
les capteurs d’énergie de toutes sortes, solaire, maritimes, éoliennes,
géothermie, etc. ; un potentiel humain et un niveau des sciences et des
technique très élevés. Trois caractéristiques qui guident nos
politiques, ou devraient le faire de plus en plus : ménager les
ressources non renouvelables, accroître au maximum la capacité des
milieux à produire des ressources renouvelables, tirer le maximum de
services de chaque unité de ressource ainsi rendue disponible, et cela
en valorisant au mieux les capacités humaines, les savoir faire, les
organisations sociales. Il s’agit bien du développement durable, comme
ligne directrice des politiques à conduire, des instruments économiques
à constituer pour remplacer ceux mis en place pour accompagner une
croissance quantitative fondée sur l’exploitation minière de la
planète. L’Europe a un rôle historique à jouer dans la transition que
doit connaître l’humanité vers un développement durable. Avec le risque
de végéter et de s’étioler si elle ne parvient pas à tenir ce rôle.










