Article publié le 28 mai 2007
"Si nous n’avions pas approuvé les arts et inventé cette sorte de culte du non-vrai, nous ne saurions du tout supporter la faculté que nous procure maintenant la science, de comprendre l’universel esprit de non-vérité et de mensonge, de comprendre le délire et l’erreur en tant que conditions de l’existence connaissante et sensible" Nietzsche.
A l’occasion de la journée d’étude [écologie, science, art et société] organisée par le collectif green is beautiful, peut-être n’est-il pas inutile de faire le point sur les convergences possibles entre l’art et de l’écologie. Question que nous abordons régulièrement ici sous l’angle suivant : si l’écologie est une chance de développement doux pour notre époque, l’art est une chance de développement doux pour l’écologie.
La perspective écologique, c’est l’art des agencement. Autrement dit, la compréhention des différents circuits dans lesquels s’insère et racine l’âme humaine. Comme ces relations et compositions nous semblent plus ou moins inaccessibles à notre mode de pensé actuel (linéaire, séquentiel), notre hypothèse est bien que l’art en est l’une des principale portes d’entrée.
« […] L’art, à une fonction positive, consistant à maintenir ce que j’ai appelé « sagesse », modifier, par exemple, une conception trop projective de la vie, pour la rendre plus systémique […] ce que la conscience non assistée (par l’art, les rêves, la religion…) ne peut jamais apprécier, c’est la nature systémique de l’esprit. » Grégory Bateson
Coévolution, interaction, rétroaction,…autant de concepts issus de la systèmique et qui forment aujourd’hui les bases de la pensée écologique scientifique. A partir de là, l’approche écosystémique est donc une façon de percevoir à la fois l’arbre et la forêt, sans que l’un ne masque l’autre. L’arbre est perçu comme une configuration d’interactions appropriée aux conditions de vie de la forêt, elle-même association d’arbres dont les interactions produisent leur propre niche écologique individuelle. Nous ne pouvons donc pas donner à comprendre clairement l’écologie par des approches classiques, linéaires et exclusives.
Or le projet de l’œuvre d’art est un projet intégrateur qui rencontre précisement cet objectif de la pensée écologique. Comme le disait Nietzsche, le corps dansant a le pouvoir d’unir les contraires et "nous avons l’art, afin de ne pas mourir de la vérité". Une vérité entendue au sens d’un mode de pensée figé dans des frontières terriblement fixes (individu/collectivité, artificiel/naturel…)

« L’écologie est un grand tournant, à condition que cette écologie soit mariée à la dimension sociale et économique, avec toute forme d’altérité, pour former une idéologie douce, qui fasse sa place aux nouvelles connaissances. » Félix Guattari.
De la terre ne tourne pas autour du soleil à l’individu ne tourne pas autour d’un moi conscient, les véritables révolutions de nos modes de pensée ont toujours été accompagnées de nouvelles perspectives artistiques. Alors si la révolution freudienne avait ouvert la porte aux mouvements dadaïstes et surréalistes, que peut-on attendre de la révolution écologique ? Révolution que l’on pourrait définir comme suit : nos idées sont immanentes dans un réseau de voies causales (système d’information) dont les limites ne coïncident ni avec celles du corps, ni avec celles de ce qu’on appelle communément soi ou conscience. Autrement dit un « abandon des frontières de l’individu comme point de repère ». Bateson remarquait que si Freud avait « étendu le concept d’esprit vers le dedans […] à l’intérieur du corps », lui-même entendait « étendre l’esprit vers le dehors ». Ces deux mouvements ayant ceci de commun qu’ils s’accompagnent de la réduction du champ du soi conscient.
« La monstrueuse pathologie atomiste que l’on rencontre aux niveaux individuel, familial, national et international - la pathologie du mode de pensée erroné dans lequel nous vivons tous - ne pourra être corrigée, en fin de compte, que par l’extraordinaire découverte des relations qui font la beauté de la nature. » Gregory Bateson.
De ce que nous avons pu balayer sur quelques articles, nous pouvons peut-être essayer de synthétiser quelques unes des forces ou processus à l’oeuvre et qui pourraient être manipulés à des fins d’illustration artistique de la question écologique.
Un monde vécu comme de plus en plus clos : le processus d’uniformisation des pratiques humaines né de la mondialisation rend aujourd’hui de plus en plus difficile la rencontre avec toute forme de différence. Nous vivons ainsi comme dans une cloche sous laquelle les rétroactions de nos actions nous apparaissent comme de plus en plus visibles (effet boomerang). On pourrait même dire audibles sous la forme d’échos, ce que Raphaël Bessis nomme l’échoïsation du monde.
Un devenir végétal : dans la mesure où plus aucun des territoires de la planète ne porte pas une trace de moi-même (les mêmes pesticides dans les glaces polaires et dans mes testicules…), pulsion de fuite et mouvement perdent de leur intérêt stratégique. Dès lors, en pensant le rapport animal et végétal sur la base de stratégies de captation de l’énergie différenciées, l’une en mouvement, l’autre non, peut-on imaginer que le développement des humains adopte un modèle plus végétal ? Un mode où à l’image de la plante pour la lumière et l’eau, l’individu étendrait en surface ses capteurs d’information dans le réseau sociétal, à la recherche de sens composites (informations, énergie). En contrepoint, il délaisserait la construction de son intériorité au profit d’un nouveau type de croissance : en extérieure, en surface, par réitération et redondance, en multipliant les chemins de circulation de l’information. Parallèlement, ce dernier ne pourrait plus se satisfaire du substrat traditionnel des connaissances : analytique, linéaire et séquentielle.
Un mix-monde, fait de sample et d’extraction : dans un monde intégré, l’individu cherche à combiner et expérimenter les approches de toute nature dont il a les « échos » permanents dans la société informationnelle au sein de laquelle il « pousse » (scientifiques, industrielles, médiatiques, artistiques…). Mais sa conscience n’est qu’une petite partie systématiquement sélectionnée et aboutit à une image déformée d’un ensemble plus vaste, le réel. Gregory Bateson : « La vie dépend de circuits de contingences entrelacés, alors que la conscience ne peut mettre en évidence que tels petits arcs de tels circuits que l’engrenage des buts humains peut manœuvrer. » Ignorant ces circuits plus vastes, l’individu sample des entités à partir d’un mode de pensée atomiste sujet-objet. Le poulet en batterie est un sample du poulet naturel. C’est-à-dire une entité extraite de son environnement (circuit initial), tout comme on extrait un son d’un ensemble musical. Le sample n’a évidement plus les mêmes capacités que l’original dans son contexte, mais à en rester à la forme on dira que c’est toujours un poulet et on pourra le multiplier à l’infini (copier/coller…).
Extérieur/intérieur : tout système peut se représenter comme une différenciation interne entretenue par un flux énergétique (matière, information) externe qui le traverse. Ce flux détermine donc un intérieur différencié et un extérieur qu’on appelle environnement. C’est-à-dire un système plus ouvert à la circulation des flux et qui assure la régulation de l’ensemble. Tout système est donc relié à un environnement (à un autre système plus ouvert), à une écologie (à des relations entre systèmes). Mais dans quelle mesure l’intérieur n’est-il qu’un extérieur sélectionné, l’extérieur, un intérieur projeté ?
Individu/collectivité : l’individu est une configuration singulière qui ne prend forme qu’en rapport à d’autres configurations singulières, lesquelles ne se comprennent que dans un contexte très dynamique. L’homme, sous-système de systèmes, ne compose toujours qu’un arc dans un circuit plus grand qui toujours le comprend lui et son environnement (l’homme et l’ordinateur, l’homme et la canne…). Gregory Bateson : « L’unité autocorrective qui transmet l’information ou qui, comme on dit, pense, agit et décide, est un système dont les limites ne coïncident ni avec celles du corps, ni avec celles de ce qu’on appelle communément soi ou conscience ». Alors de quoi je suis capable (mode d’existence) dans tel agencement, dans tel circuit ? Comment je m’insère dans ces réseaux de réseaux ?
Artificiel/naturel : à la condition de considérer l’être humain come un « empire dans un empire », hors-circuit et hors contexte, ce qu’il fabrique aurait donc un caractère spécial par nature. Gilles Deleuze : « L’artifice fait complètement-partie de la Nature, puisque toute chose, sur le plan immanent de la Nature, se définit par des agencements de mouvements et d’affects dans lesquels elle entre, que ces agencements soient artificiels ou naturels […] une composition des vitesses et des lenteurs, des pouvoirs d’affecter et d’être affecté sur ce plan d’immanence. Voilà pourquoi Spinoza lance de véritables cris : vous ne savez pas ce dont vous êtes capables, en bon et en mauvais, vous ne savez pas d’avance ce que peut un corps ou une âme, dans telle rencontre, dans tel agencement, dans telle combinaison. »
Plier pour rapprocher : dans un monde intégré et complexe, il ne s’agit plus de chercher à dénouer, mais bien à nouer. L’ensemble de l’esprit est un « réseau cybernétique intégré » de propositions, d’images, de processus etc. etc.…, la conscience, un échantillon des différentes parties et régions de ce réseau. Gregory Bateson : « si l’on coupe la conscience, ce qui apparaît ce sont des arcs de circuits, non des pas des circuits complet, ni des circuits de circuits encore plus vaste. ». Ainsi plier le papier, notre conscience, pour en rapprocher les bords.
Thèmes
Bonjour,
merci pour votre article parfaitement abouti = qui pratique son propos. merci
en rapport, un article de l’anthropologue jocelyn bonnerave sur le jazz, le dehors et l’écologie (elle parle de bateson, également) : http://shadyc.ehess.fr/document.php...
et un commentaire, sur : www.oliceo.fr (culture ecocitoyenne).
Si je puis me permettre, j’essaie d’allier humour et écologie. L’humour reste, à mon avis, un des meilleurs moyens de sensibiliser le public aux réflexes de sauvegarde de la planète.
http://www.soules.fr/rubrique.php3?...
:-))
En guise de commentaire de l’article qui m’a beaucoup interressé, je laisse un texte introductif à un projet que j’ai écris sur ce sujet. Je dirais simplement aussi que la réponse à la question art/écologie doit venir de la pratique d’artistes enracinés dans un mode de vie proche de la nature (et de l’analyse éventuelle de cette pratique..) pour faire court, attentif aux processus en marche dans la création tout entière comme en eux ; alliant contemplation et action, comme beaucoup l’ont fait, comme un Balthus par exemple pour prendre un contemporain... A suivre
Art / Ecologie
CONSTAT
Depuis le milieu du XXè siècle, la société s’est éloignée de la nature au point qu’il n’y a pas un jour qui se passe sans que de nouvelles mesures en sa faveur ne soient prises ou préconisées. Ce retour à la Terre procède du constat que la civilisation occidentale, qui peu ou prou s’est imposée partout, est allée trop loin dans son mépris des lois naturelles pour la production des biens de consommation élémentaires de son principal sujet, l’homme. Alors quid de l’art et de la culture en général qui se sont développés selon les mêmes principes généraux - hors sol - au sein de cette nouvelle sphère ? Les récentes et profondes remises en question d’un système tout industriel, parce qu’elles viennent des acteurs eux-mêmes chargés de sa gestion, autorisent de se questionner sur l’avenir de l’art produit et promu au sein même de cette société qui s’interroge. Un art qui, est-on en droit d’espérer, ne serait pas à la traîne en se bornant sur le seul terrain de la critique mais, au contraire, s’arrogerait une fonction éclairante, avant-gardiste dans ce domaine. Car, il est loisible de se poser la question aussi, le tout technologique en matière d’art ne ferait-il pas courir les mêmes risques à l’esprit humain que ceux, maintenant avérés pour la santé et la pérennité de l’espèce humaine, dus aux modes de vie "téchnologisés", allant du travail aux loisirs, de l’alimentation à l’habitat ou encore de la communication et du rapport aux autres et à soi – voire à la sensualité – ?
Autrement dit et de façon lapidaire, la "Ville" a confisqué l’art, ses techniques mais aussi ses processus de création, comme, démesurée, elle a confisqué la nature en imposant sa toute puissance politique et économique. Or, de tout temps les critères de beauté en Art était inséparables de l’émotion suscitée par la contemplation du phénomène naturel, de la même manière que le professionnalisme en art n’a jamais (ou presque) prétendu rivaliser avec le ‘professionnalisme’ de ‘l’artiste nature’ (évoqué par Stanislavski) tant la constance, la variété, la générosité, l’originalité, le renouvellement, la pérennité des formes lui sont des qualités créatrices inégalables. Et c’est même pour cette raison que l’homme cherchait toujours à représenter cette production naturelle qu’elle soit tout à fait extérieur à lui comme les paysages, soit intérieure comme ses propres émotions. Ce désir, cette volonté et cette réussite de la représentation de la nature par l’art la fameuse mimesis mise au crédit du génie humain qui, même si elle l’a, à ses propres yeux, élevé à un point de grandeur incontestable, ne l’arrachait pas de son respect voire de sa vénération de son modèle premier, la nature au point qu’elle fut considérée par certains très grands créateurs comme leur meilleur professeur.
Ce constat appelle une pratique
Le lieu d’où partirait la mise en pratique induite par cette constatation – qui est aussi une contestation (le « non » de Jacques Copeau créant le théâtre du Vieux-Colombier) – ne pourrait être légitimement situé qu’en milieu rural, pour que ne se renouvelle pas l’expérience de la décentralisation qui, sans pour autant aucunement discréditer son rôle historique et ses apports, est demeurée malgré tout une nouvelle émanation d’un centre confisquant la périphérie ; comment pouvait-il en être autrement ?
je viens de passer 5 minutes en votre compagnie, c’est cohérent, merci d’exister sincèrement Darne.









