S’il y a bien une mode en ce moment, c’est celle du bilan carbone. On veut faire attention, on se renseigne, et si on va un peu trop vite, hop, on fait un p’tit bilan sans même comprendre qu’il faut avant tout réfléchir à toute la logique de l’activité que l’on souhaite compenser… On veut partir faire le tour du monde pour “ramener les bonnes pratiques du DD”, eh bien soit ! On prendra l’avion à gogo et on compensera hein !… Votre boîte veut s’y mettre ? Il y a de fortes chances qu’elle accepte de compenser plutôt que de regarder plus loin dans son fonctionnement, c’est plus simple de compenser… un peu comme l’arbre qui cache la forêt n’est-ce pas !
Mais
justement, parlons-en de l’arbre et de la forêt, car c’est aussi à la
mode, du coup… Bah oui, certains modes de compensation proposent de
“replanter pour sauver la planète” et on vous offre des arbres à tout
va ! Le PNUE propose “Un milliard d’arbres pour la planète”, la ville de
Paris propose “Un arbre, un Parisien”, Yves Rocher a lancé son
programme “Plantons pour la planète”, et on en passe…
En réalité, comme le soulignait justement Sylvain Angerand (Chargé de la campagne Forêts aux Amis de la Terre) il y a quelques temps déjà dans Libé, “l’idée est qu’en grandissant, un arbre capte du C02, l’un des principaux gaz à effet de serre, permettant donc d’en atténuer l’impact sur le réchauffement climatique. Ainsi les émissions de C02 émises par nos activités (industrie, transport, chauffage…) pourraient être compensées par des plantations d’arbres”.
Or, “une simple règle de trois permet d’abord de se rendre compte que si l’on voulait compenser les émissions mondiales de CO2,
à l’horizon 2020, il faudrait convertir presque un quart des terres
émergées, aujourd’hui utilisées pour d’autres usages comme
l’agriculture, en plantation d’arbres. Autant dire qu’il ne resterait
pas grand-chose pour cultiver et nourrir la planète ! De plus, le
bénéfice en terme de stockage de C02 d’une plantation d’arbres peut-être discutable.
Par exemple, en zone tempérée, une prairie stocke environ 10 GtC/ha
(giga tonne de carbone par hectare) dans la biomasse aérienne mais
surtout 290 GtC/ha dans le sol soit un total d’environ 300 GtC/ha alors
qu’une forêt ne stocke qu’environ 150 GtC/ha (50 GtC/ha dans la
biomasse aérienne et 100 GtC/ha dans le sol).”
Mais bien plus : “En plantant des pins du Mexique (Pinus patula) dans les Andes, un écosystème différent de celui dont ils sont originaires, ces arbres ont appauvri et desséché le sol. Les pertes en matière organique n’ont pas pu être compensées par les aiguilles de pins car les micro-organismes capables de les dégrader n’existent pas dans ce nouvel écosystème. Au final, la quantité de carbone relâchée par le sol est supérieure à celle stockée par les arbres !”
Sans parler des conflits engendrés par ces plantations avec les communautés locales, “qui se sont vues interdire l’accès à ces terres pour faire pâturer leur bétail”. Et “là est l’autre problème que posent ces plantations : de quel droit réquisitionne-t-on la terre dans les pays du sud pour planter des arbres et absorber les émissions excessives des pays du Nord ?“
Car “la décision de planter des arbres n’est que rarement prise par les populations locales, au mieux, elles sont consultées pour approbation. Rares sont les pays du sud qui ont planifié des politiques de boisement et reboisement et, pourtant, nombreux sont ceux qui voient arriver les planteurs d’arbres qui veulent sauver la planète. Par exemple, le projet “Un arbre, un Parisien”, piloté par l’ONF International, prévoit la plantation d’arbres dans des communes du centre du Cameroun alors que c’est dans le nord du pays, dans la zone la plus sèche, que les besoins en plantations sont criants. Ce choix n’a pas été retenu car le stockage de carbone aurait été moindre, mais cela n’empêche pas pour autant de prétendre qu’il s’agit d’un développement qui correspond aux besoins des populations“.
Sachez par exemple qu’”en Amérique latine, chaque année une journée internationale d’arrachage d’arbres est désormais organisée pour protester contre les plantations massives d’eucalyptus. Non seulement, ces plantations privent les paysans de terres cultivables pour se nourrir, mais en plus, l’eucalyptus, qui est un arbre à croissance rapide, absorbe tellement d’eau qu’il assèche les rivières et les privent d’eau potable, d’où son surnom d’"arbre de la soif".
Enfin, avec un tel exemple on risque de dire encore que les écolos sont chiants et jamais contents, mais il incarne la preuve même des dérives pouvant prendre place actuellement alors que les choses s’accélèrent (assez ?) en termes de protection de l’environnement. A voir “Développement Durable” partout, certains retiennent surtout le “Durable” et oublient le “Développement” avant ! On intègre la moitié de la logique et “pouf”, on arrive à des contradictions… Chacun pour sa pomme, chacun pour son arbre !
Notez surtout que les Amis de la Terre espèrent que le nouveau mécanisme de “déforestation évitée” (dont l’objectif est de compenser financièrement les Etats qui s’engagent à ralentir la déforestation) saura vraiment assurer, dès 2012, la protection des dernières forêts naturelles et la reconnaissance des droits des populations qui en dépendent”. Car, petit rappel de-taille : pour la FAO, “les monocultures d’arbres à croissance rapide sont comptabilisées au même titre que des forêts primaires. Ce qui explique, par exemple, que la Chine a une surface forestière en pleine extension avec des plantations massives de peupliers transgéniques ! Comment peut-on applaudir lorsque l’Indonésie annonce, juste avant la conférence de Bali, la plantation de soixante-dix-neuf millions d’arbres de seulement deux espèces (l’eucalyptus et le teck) alors que, pendant la même journée, dans le même pays, ce sont près de 7 000 hectares de forêts naturelles, riches de plusieurs centaines de millions d’arbres, de plantes et d’animaux d’espèces différentes qui disparaissent ? Va-t-on verser un financement pour avoir ralenti la déforestation à un pays qui rase ses forêts naturelles pour y planter du palmier à huile, considéré par la FAO comme un arbre ?”
Allez, on va dire que la revolutronc est en marche, mais on va surtout continuer à être vigilants contre ces dérives au sein même de la bonne intention… ;-)
Pour aller plus loin :
- La campagne d’AdT pour la protection des forêts
- Le programme du PNUE
- Un parisien, un arbre
- Pour faire votre Bilan Carbone Personnel
- Certaines sociétés spécialisées dans la compensation carbone, comme Climat Mundi, sont conscientes de ces dérives et ne proposent donc pas de programme de “replantation” !
Merci pour ce point de vue sur ces "greenwashers" à l’échelle nationale qui sous couvert de défense des forêts agissent de façon controversée. L’exemple de l’Indonésie est frappant...
Rappelons tout de même que la compensation carbone ne se limite pas aux replantations d’arbres, qui ne sont pas toujours efficaces comme vous le soulignez. Même si j’aurais tendance à faire confiance aux associations qui proposent la plantation d’arbres comme compensation carbone. Il y a aussi, par exemple, de nombreux projets de construction de fours économes en bois. Ca c’est utile et réellement efficace !
La plantation d’arbres peut faire l’objet d’un joli tour de passe-passe : On commence par planter une exploitation forestière pour compenser une production de carbone. Puis, une fois que cette forêt a grandi, on abat ces arbres pour un autre usage : énergie ou construction. Et pour justifier de l’intérêt écologique de l’usage de ces arbre, on ressort le bon vieil argument : le bilan carbone est nul, puisqu’ils produisent autant de carbone qu’ils en ont consommé pour pousser !
Vous avez bien suivi ? Officiellement, l’opération est blanche, mais si on fait les comptes, ça ne va plus du tout ! A ma droite, on a le carbone émis par la consommation du bois de la forêt, et l’émission de carbone que l’on a voulu compenser par la plantation de la forêt. Et à ma gauche, on a seulement le carbone qui a été absorbé par la forêt, c’est à dire deux fois moins.
Et hop, on a déguisé une production de carbone tout à fait habituelle en une démarche écologique !










