C’était au Dévonien supérieur, longtemps avant l’émergence des mammifères : Materpiscis attenboroughi mettait déjà au monde ses petits vivants, inaugurant, dans l’état actuel des connaissances, le mode de reproduction dit vivipare chez les vertébrés, c.-à-d. consistant à mettre au monde ses petits vivants. Comme son nom générique l’indique donc, Materpiscis, la « maman des poissons », ainsi baptisée tout récemment dans la revue Nature par des biologistes australiens, avait déjà développé une forme de soin maternel, puisqu’elle ne se contentait pas de semer ses œufs à tout vent marin.
C’est le nettoyage approfondi d’un fossile extrait de la formation Gogo en Australie (dont est issu un autre fossile remarquable, le Gogonasus) qui a permis de déceler un deuxième squelette à l’intérieur du premier. L’état de conservation de ce squelette, non broyé ni attaqué par les sucs gastriques, ne collait pas avec la première idée qui vient à l’esprit, celle de restes d’un repas. Un examen plus poussé a mis en évidence un sac vitellin –une espèce de poche renfermant le « jaune d’œuf » nécessaire au développement de l’embryon-, et même un cordon ombilical, ce qui fait rentrer Materpiscis dans la catégorie des vivipares vrais.
Etymologiquement parlant, la viviparité consiste à mettre au monde des petits vivants, mais il existe différents stades entre l’ovoviviparité, dans laquelle l’œuf est seulement incubé dans le ventre de la mère et éclot au moment de la mise bas, par exemple, chez les vipères, et la viviparité vraie, telle que nous la connaissons chez les mammifères placentaires, dont nous faisons partie. A l’origine simple protection de l’œuf, la viviparité tend donc à favoriser la fourniture de nutriments additionnels à l’embryon au cours de sa croissance avant la parturition. Chez les animaux à soins parentaux évolués, tels que les mammifères et oiseaux, mais aussi certains poissons ou les insectes sociaux, l’aide alimentaire se poursuit –ou débute, pour les oiseaux- après la naissance.
La découverte d’un cordon ombilical chez un vertébré primitif tel que celui-ci n’est pas en soi une si grande surprise pour les ichtyologistes. Contrairement à l’opinion commune, le cordon ombilical n’est pas une « invention » des mammifères, mais il est très répandu chez un groupe de vertébrés autrement plus primitifs, les sélaciens, comportant les requins et les raies. Paradoxalement, chacun de ces deux groupes a développé différents stades de viviparité, sans que l’oviparité ne disparaisse jamais, comme si aucun de ces modes reproducteurs ne donnait un avantage évolutif décisif.
La survenance de la viviparité à plusieurs reprises chez les sélaciens prouve en fait qu’elle ne constitue pas un phénomène exceptionnel en soi. L’étonnant réside plutôt dans la preuve de l’ancienneté de son apparition. Jusqu’ici, la plus ancienne preuve concrète de viviparité remontait aux ichtyosaures, de grands reptiles marins semblables aux dauphins hantant les mers jurassiques il y a « seulement » 180 millions d’années. En réalité, la vraie innovation qui permet l’émergence de la viviparité, c’est la fécondation interne, puisque dans le mode reproducteur primitif des animaux aquatiques, les gamètes –ovules et spermatozoïdes- sont répandus dans l’eau et la fécondation ne se fait qu’au hasard des rencontres entre gamètes opposés. C’est d’abord le souci d’économiser ces gamètes qui a poussé nombre d’animaux à pratiquer la fécondation interne, le plus souvent en développant des organes d’intromission élaborés, qui auraient fait les délices de Pierre Perret s’il avait été biologiste. Chez les requins et les raies, y compris chez bon nombre de formes fossiles remontant au paléozoïque, il y a bien longtemps que ces organes, au nombre de 2 (les ptérygopodes), sont présents. Ils avaient également été mis en évidence chez des cousins de Materpiscis, faisant partie comme lui du groupe des placodermes, précurseur de celui des sélaciens, en particulier Ctenurella du Dévonien supérieur, dont le mode de vie était remarquablement convergent avec celui des chimères, un groupe apparenté aux sélaciens. Restait à trouver un cas prouvant que cette fécondation interne ouvrait déjà la voie au mode de reproduction évolué qu’est la viviparité.
Les placodermes ont constitué le groupe dominant des mers dévoniennes durant près de 70 millions d’années, avant de disparaître complètement. Profitant d’une nouvelle invention des vertébrés, les mâchoires, les placodermes étaient pourtant devenus les super-prédateurs des mers de cette période, saisissant leur proie de leurs mâchoires extrêmement puissantes. Une étude récente démontrerait d’ailleurs que le plus grand d’entre eux, Dunkleosteus atteignant 6 à 10 m selon les estimations, possédait des mâchoires capables d’exercer la pression au cm2 la plus élevée que l’on connaisse. Pourquoi auraient donc disparu ces ogres à concasseur intégré s’ils étaient si puissants ?
La réponse tient certainement en grande part aux aléas de l’évolution et de la géologie, les mêmes qui font que plus un animal est spécialisé, plus il réussit à supplanter ses concurrents, mais plus il est sensible aux bouleversements brutaux de son milieu… un scénario popularisé par le sort funeste des dinosaures il y a 65 millions d’années. Une autre part tient peut-être à leur anatomie générale : tout comme leurs précurseurs ostracodermes (des vertébrés sans mâchoires, ceux-là), les placodermes bénéficiaient d’un impressionnant squelette externe de plaques osseuses, l’os s’étant développé chez les vertébrés comme protection externe avant de servir de charpente locomotrice interne. Or, malgré la protection qu’elle offrait, l’ossature externe extrêmement lourde fut vraisemblablement peu compétitive, surtout pour des animaux de grande taille, et les requins, eux-mêmes issus des placodermes mais libérés de ces carapaces moyenâgeuses, se sont probablement révélés à la longue des prédateurs plus lestes et plus habiles, de la même manière que la cotte de maille, puis le simple bouclier, enfin l’absence totale de protection portable, se sont révélés à l’usage bien plus pratiques et efficients que l’armure médiévale.
On trouvera d’attrayantes animations de Materpiscis sur le site du muséum australien d’histoire naturelle.
Comme souvent, c’est avec une goguenardise compréhensible que le grand
public considérera qu’il faut être un spécialiste ayant couru toute sa
vie après des bouts d’os antédiluviens pour trouver attendrissante
cette maman des poissons du fond des âges. Il est vrai que malgré son
œil tout rond et contrairement à celle de Boby Lapointe,
cette maman des poissons, que l’on voyait toujours froncer ses sourcils
de carapace osseuse, avait alors la mine bien patibulaire.
Thèmes
joli article bien troussé .
gardez vos T.O.C précieusement , et un zeste de curiosité comme citron !
curieux cette histoire de paléontologue qui décape un peu plus son fossile , et décide d’aller voir si c’est un enfant ou une proie .
après mon passage sur l’article j’ai une scie en tête ;
encore .
you tube n’as pas l’air en forme !
C’est à n’y rien comprendre . Le Bouzin ne marche pas avec IE . Impossible de vous remercier pour votre article , honorable Thucydide
Pikaian Furtif
C’est le moment de passer à Firefox, honorable Furtif pikaïen, et de laisser s’éteindre le placodermique IE. ;-)












