Article publié le 22 juin 2010

Tony Hayward, Directeur Général de BP, aurait dû consulter sa responsable RP avant de se rendre à la « JP Morgan Asset Management Round the Island Race », à l'Ile de Wight, régate très chic à laquelle participe son yacht personnel (bien sûr).
Rassembler en un même lieu symbolique le pétrolier pollueur et l'un des acteur de la crise financière récente, il fallait l'oser. D'où de nombreuses manifestations d'indignation, dont celle de Rahm Emanuel, Secrétaire Général de la Maison-Blanche. Hayward avait d'ores et déjà décidé de passer la main sur la surveillance des opérations en Louisiane.
BP va devoir lever 40,4 milliards d'euros afin de financer le coût de la marée noire dans le golfe du Mexique et en particulier un fonds de 16 milliards d'euros pour gérer les conséquences de la catastrophe. Cela commence à faire cher du puits.
Une vague noire qui s'étend chaque jour dans le Golfe du Mexique
On peut suivre sur le site du New York Times la progression au jour le jour de la marée noire et de la pollution sur les côtes de Louisiane, du Mississippi, d'Alabama et de Floride. Créée par l'émergence d'un flot de gaz et de pétrole sous pression, suite à un forage exploratoire, puis de l'explosion de la plate-forme Deepwater Horizon, le 29 avril dernier (qui a fait 11 morts), la nappe s'étend peu à peu sur l'ensemble du Golfe. C'est bien un événement majeur de l'histoire des Etats-Unis, ainsi que l'a souligné le Président Barack Obama, dans son discours solennel depuis le Bureau ovale de la Maison-Blanche.
Pendant ce temps, 8 200 tonnes de brut fuient chaque jour, à 1 500 mètres de profondeur. Le 18 juin, BP a réussi à en capter 3 450 tonnes, un record journalier. L'un des forages de secours est à 60 mètres de la source de pétrole hors contrôle. Ces captages secondaires constitueraient la seule issue sérieuse au déversement sous pression actuel.
Mauvais temps pour la Louisiane et la Maison-Blanche
La Louisiane n'est pas favorable aux élections de mi-mandat américaines, du moins pour le camp des Présidents en place (et c'est là son moindre souci). La non-réactivité de Georges Bush pendant 3 jours pleins aux ravages humains du cyclone Katherina lui avait coûté les élections des représentants et sénateurs de 2006. Obama a du souci à se faire en novembre, suite à sa gestion peu convaincante de la marée noire dans le Golfe du Mexique.
Dans les faits, le contrôle des opérations techniques a été laissé à British Petroleum, même si les diverses agences fédérales mobilisent 30 000 personnes. Le monde éberlué a découvert que le géant pétrolier ne disposait tout simplement d'aucune solution viable pour arrêter rapidement une fuite de pétrole sur un forage en eau profonde.
Diverses méthodes ont donc été testées, pas au préalable, non sur un forage expérimental, mais sur un site qui a laissé échapper 40 à 60 000 barils chaque jour. La coordination entre intervenants locaux et fédéraux laisse à désirer, suivant Jeffrey Jones, de l'Agence Reuters. Les hommes de terrain rencontrés lui ont révélé mener deux combats : "contre le pétrole brut se répandant dans les zones humides et contre la bureaucratie inutile ». Ainsi, des barges pompeuses de pétrole ont été retirées du front de la côte de Louisiane durant 24 heures, pour inspection par les Gardes Côtes (stabilité, gilets de sauvetage, extincteurs), avant de repartir à l'assaut... sans avoir été inspectées, semble-t-il.
En fait, les environnementalistes américains demandent le limogeage du Ministre de l'Intérieur, Ken Salazar, censé tout coordonner.
Les Etats-Unis vers un modèle de développement durable ?

Très critiqué, Barack Obama a multiplié les apparitions sur les côtes souillées, et surtout fait une adresse à la Nation américaine le 16 juin dernier, au retour de sa troisième visite. Il qualifie de « pire désastre environnemental que l'Amérique ait jamais affronté... une épidémie que nous devrons combattre des mois, voire des années durant ». Après avoir annoncé le renfort de 17 000 membres de la Garde Nationale, Obama a évoqué des pistes pour le futur. Il a assuré d'une réforme du Minerals Management Service, sensé réguler les forages , en fait au service des pétroliers. Il serait temps, puisque le nettoyage de ce service que le Président désigne lui-même comme corrompu, était un des objectifs assignés à Ken Salazar, lors de sa nomination.
Le Président a lancé un vibrant appel, peu "américain" au sens traditionnel du mot, à échapper à la fatalité de la dépendance des Etats-Unis au pétrole. Il a pris parti pour le développement massif d'énergie propres, facteur de ré-industrialisation et d'économies sur les importations. Barack Obama a comparé ce défi à celui lancé par l'entrée en guerre des États-Unis en 1942, ou le lancement de navettes habitées dans l'espace. Il ne sera sans doute pas plus aisé à relever, puisqu'il met en cause la base-même d'un style de vie.
Un petit air de James Lee Burke
Il va falloir convaincre en premier lieu... les habitants de la Louisiane, état fortement dépendant de l'industrie pétrolière et chimique pour la création d'emplois, depuis la fin des années 40. Lire à ce sujet l'ensemble la série des « Robicheaux » de James Lee Burke, du nom de son héros récurrent, policier d'origine cajun, intègre et violent, en lutte permanente contre ses anciens démons alcooliques, et surtout, en ce qui nous concerne aujourd'hui, témoin ambivalent de la transformation de sa Louisiane natale sous l'effet de l'industrie pétrolière, de celle du jeu, aussi, et de la corruption et de l'incompétence politique généralisée. Victimes plus ou moins consentantes, les « roughnecks », les rudes travailleurs des crevettiers, des raffineries et des plates-formes. Un jeu de dupe social, sous couleurs de patriotisme, de laisser-faire, de travailler plus pour gagner peu, avec un fond un brin raciste.

Ce n'est pas un hasard si la Louisiane est l'état du Sud qui a le plus ouvert ses côtes à l'exploitation offshore dérégulée, après le vote de la Loi sur la sécurisation de ka ressource énergétique dans le Golfe du Mexique, en 2006. La Floride a alors maintenu une zone d'exclusion des forages à grande profondeur de 200 kilomètres au large de son rivage.
Le désastre en Louisiane, révélateur des contradictions contemporaines
Dans la vraie vie, les roughnecks, s'inquiètent du gel des forages en eau profonde décrétée par Barack Obama. Et ce, malgré les ravages causés aux zones humides protectrices des ouragans par les milliers de canaux porteurs d'eau salée et oléoducs aménagés par les compagnies pétrolières. Question d'emploi, qui sera encore aggravée par les coups portés à la pêche, celle des fruits de mer en particulier, et au tourisme. La Oil and Gas Association n'a d'ailleurs pas manqué de souligner que la décision de faire tourner 33 plate-formes au ralenti pourrait coûter 7 000 emplois qualifiés et 4 fois plus d'emplois induits.
Emploi contre protection du milieu de vie, révolte contre les puissances responsables contre inquiétude sur les lendemains financiers, course aux nouvelles technologies propres contre les rentes acquises, lourdeur administrative contre développement accéléré des menaces : on trouve tous les dilemmes contemporains dans le désastre en Louisiane.
Forages pétroliers : l'histoire sans fin
Si les États-Unis reconduisent le gel actuel de 6 mois sur les forages à grande profondeur, il ne manquera pas de pays et d'"investisseurs" pour voir là une "aubaine". Le géant pétrolier brésilien Petrobras lance ainsi une levée de fonds de plus de 20 milliards d'euros pouraccélérer la cadence de ses propres forages offshore ! Ainsi va le monde ...
Les prévisions de l'évolution de la nappe de pétrole au large des côtes de Louisiane, à 24, 48 et 72 heures, sur le site nola.com.
En complément : le cyclone Katherina a entre autres provoqué 44 fuites de pétrole en Louisiane, en 2005, les plus importantes concernant le fleuve Mississipi.
Source image : http://img.turbo.fr












