Article publié le 10 septembre 2008
Face à la Fortune la Nature a su déployer des parades si efficaces
qu’elle fait figure de maîtresse incontestée de la Chance. Les
stratégies sont loin d’être simples, la sournoiserie de la vie pour
perdurée est aussi subtile que discrète, seul moyen d’être suffisamment
coriace face au principe d’entropie qui aurait du avoir raison du
vivant depuis bien longtemps…
Dans son Essai sur les Fondements de nos Connaissances, Cournot
part de l’hypothèse selon laquelle il existerait, au sein des
phénomènes naturels, plusieurs séries causales indépendantes : c’est de
leur croisement que naîtrait la chance. L’idée qu’un événement résulte
d’une combinaison signifie que ce n’est qu’un possible parmi d’autres,
tiré d’une combinatoire produit par un jeu de hasard. Cournot raisonne
en supposant que chaque séquence causale dans la Nature est assimilable
à un coup de dés indépendant des autres.
En appliquant ainsi la théorie des probabilités, il est évident que si
on multiplie les tentatives on augmente ses chances. Lorsqu’un
événement a une chance sur deux de se produire, au bout de 100 essais
l’événement arrivera environ 50 fois. La diversité du vivant, sa
résistance, et la capacité de résilience des écosystèmes ne sont dû ni
au hasard, ni à la chance, mais à la faculté de la Nature de tromper la
chance en augmentant les essais par effet de masse.
Bien sûr les systèmes auxquels on se réfère sont bien plus complexes
qu’un simple pile ou face et le numéro gagnant est différent à chaque
fois. On pourrait illustrer l’étendue de la stratégie de la nature en
disant que c’est exactement comme si elle jouait à un loto dont le
numéro gagnant comporte 10 puissance 10 chiffres et à chaque tirage
elle joue des centaines de milliards de numéros en même temps,
augmentant ainsi d’autant ses chances !
Comment procède-t-elle ?
Saisir sa chance
L’exemple de l’évolution l’explique bien. Les mutations sont dues à des
événements fortuits, tels que des erreurs de copie lors de la
reproduction cellulaire ou bien une altération du patrimoine génétique
à cause d’un virus, une substance chimique, un rayonnement UV ou gamma.
De ces mutations aléatoires, souvent pathogènes, il arrive qu’une
nouvelle propriété émerge, donnant selon les circonstances un avantage
à l’individu qui la porte. Par exemple les yeux bleus pouvaient être un
avantage pour les groupes qui vivaient dans les hautes latitudes… Du
hasard initial d’apparition de la mutation, à sa diffusion, la nature a
su saisir sa chance…
Explorer le champ des possibles
En laissant soin au hasard d’intervenir dans la créativité de
l’évolution, la nature a entamé une véritable exploration du champ des
possibles, la sélection naturelle venant séparer le grain de l’ivraie,
notion changeante selon les aléas du climat et des conditions locales.
Ainsi, les grandes périodes de créativité ont vue apparaître des
animaux des plus étranges. La faune d’Édiacara (1
400 spécimens fossiles du précambrien) est exemplaire à ce titre.
Édiacara est un site au sud de l’Australie où des fossiles très
particuliers ont été trouvés en 1946 et étudiés dans les années 1950
par Martin Glaessner. Glaessner a d’abord pensé qu’il s’agissait de
formes primitives d’animaux tels que des vers ou des coraux. Si
certains de ces fossiles, comme Kimberella, Bomakellia, et Xenusion, ou
même certains petits coquillages, peuvent être rattachés à des formes
de vie du Cambrien, beaucoup d’autres, par exemple en forme de goutte,
de disque, de fronde ou de domino, n’ont pas de relations connues avec
une faune postérieure. Actuellement le classement de ces espèces est
sujet à controverse.

Halucigenia, faune d’Ediacara
Maîtriser les risques
Mais laisser assez de marge à la créativité et au hasard comporte le
risque de voir une série statistique défavorable s’enchainer jusqu’à la
destruction en un funeste enchaînement de malchance. Ce combat de
déesse, entre l’aveugle Fortuna et la hiératique Gaïa est inéquitable,
la Terre ayant su juguler le hasard.
En effet, dans la mesure où la nature laisse le hasard intervenir
uniquement aux niveaux les plus micro de son système (le gêne,
l’individu), une circonstance malheureuse a moins de chance d’avoir des
conséquences d’ampleur et laisse les éléments d’autorégulation du
système écologique minimiser les risques. Les travaux de Lynn Margulis ou de James Lovelock le montrent bien.
De la chance au destin, question de lecture
C’est en vertu du hasard du croisement d’un rayon cosmique d’un côté et
de l’instabilité de composés chimiques, qu’ont surgit les premiers
acides aminés. La vie résulte de séries causales indépendantes et son
apparition est issue de la conjonction du "hasard et de la nécessité",
comme le dirait Jacques Monod.
Si on admet la théorie du hasard, la formation de la Terre semble
résulter d’une combinaison assez inouïe d’événements. La chance
d’obtenir une planète avec une exposition au soleil suffisante, mais
pas trop forte, avec une gravité suffisante, et une température moyenne
idéale était très mince. Ajoutons à cela la présence de l’eau sous la
forme liquide, une proportion correcte entre les terres émergées et
l’eau, une atmosphère favorable et la Terre ressemble plus à un miracle
qu’à un phénomène naturel. La Terre a eu la chance extraordinaire de
disposer d’une lune qui stabilise, par effet des marées, son axe de
rotation, stabilité favorable au vivant. L’exploration du système
solaire par des sondes spatiales a confirmé la singularité remarquable
de la Terre. Nous n’avons trouvé que des systèmes morts, très
diversifiés.
L’ensemble des espèces aujourd’hui vivantes sont issues d’un organisme
originel unique datant d’environ 3,6 à 4,1 milliards d’années. Nommé
LUCA (Last Universal Common Ancestor)
cet être était monocellulaire et vivait dans l’océan qui a vu la vie
émerger. Le vivant se compose de trois branches dont il serait
l’origine : les archées, les eubactéries et les eucaryotes (regroupant
les animaux, les champignons, les plantes et les protistes). Le
problème de la phylogénie à la racine du vivant consiste maintenant à
savoir si les eucaryotes et les archées descendent de l’une des deux
cellules filles de LUCA, et les eubactéries de l’autre, ou si c’est une
autre combinaison. Succession de coup de chance ? Evidemment LUCA
n’était pas seul dans l’océan, et des millions, probablement des
milliards d’autres êtres vivants du même type l’accompagnaient. Mais le
temps passant, les grandes extinctions aidant, LUCA est la seule dont
la descendance a survécue (hormis les virus, bien sûr…). Une telle
succession d’événements rapportée sur des échelles de temps géologiques
font apparaître l’histoire de LUCA comme un destin incroyable, plutôt
que comme un coup de chance isolé.
Mais là, nous parlons de lecture a posteriori de l’histoire naturelle,
pour LUCA comme l’apparition du vivant. Ce serait une erreur d’y voir
un destin, c’est plutôt l’aveu de notre ignorance ou une vision
simpliste qui nous évite de penser à la complexité extrême des ces
phénomènes. En effet, rétroactivement, les conditions du vivant peuvent
être interprétées comme un hasard formidable. Oui, pour le vivant tel
que nous le connaissons, celui qui s’est développé dans les conditions
qu’il a rencontré ! L’exobiologie, science qui cherche à concevoir ce
que serait la vie dans d’autres conditions ou sur d’autres planètes le
montre bien : si les conditions sur Terre avaient été différentes, ce
n’est pas pour autant que la vie ne serait pas apparue, elle aurait
juste été différente.
La loterie humaine : nouvelles règles
Du Chaos a émergé Gaïa nous dit Hésiode, avec sa maîtrise de la Chance,
la Nature sait intégrer et valoriser le Chaos. Mais ce bel équilibre
est remis en cause par les technologies et les pratiques de l’humanité.
Ça ne date pas d’hier ! Les pratiques d’élevage ont abouti à la
création d’espèces nouvelles telles que les cochons à partir des
sangliers, les moutons à partir des mouflons etc… et que dire des
plantes ! Tous les agrumes sont issus d’une poignée d’espèces
naturelles. Nos tentatives de maîtrise du vivant, comme les OGM ou
l’élevage, consistent à suppléer le hasard dans la nature, et à
favoriser certaines mutations plutôt que d’autres.
A l’inverse, et on l’évoque avec précaution, parce que cette idée
risque de conduire à l’eugénisme, le patrimoine génétique de l’humanité
n’est plus régulé par le principe de sélection, qu’elle soit naturelle
(évolution) ou humaine (eugénisme). Si de cette manière nous donnons
plus de chance au hasard de s’exprimer au sein de notre propre espèce,
nous ne suppléons pas la nature dans ses régulations habituelles.
La chance a sourie sous le joug de la Nature, les nouvelles règles
édictées par l’humanité maintiendront elles l’équilibre de la Chance
entre créativité et chaos ?
Photographie : Olivier Martin Delange
Thèmes
Certains pieds de vigne ont résisté au phylloxéra car ils étaient protégés par d’autres plantes. Les éléphants et girafes doivent faire de nombreux kilomètres car les arbres savent communiquer et fabriquer une substance amère dans leurs feuilles. De nombreuses observations botaniques ont été mises sous forme scientifique dans les Centres de Phytosociologie dont celui de Bailleul dans le nord.Je n’utiliserais pas le mot ’ " tricheuse ’" mais plutôt un mot comme "’ adaptation"’. Les plantes s’aiment, se détestent, se tuent, se pourchassent dans les jardins botaniques et elles poussent donc selon les autres plantes, selon la vie qui est à coté d’elles, selon la nature du sol et sa composition chimique , selon l’altitude, le climat...je suis de plus en plus certain qu’il faudrait changer ce mot ’ tricheur’ pour un autre beaucoup plus beau...tout ce qui se passe est tellement bien prévu et efficace ! Si les malades allaient voir dans leur jardin les plantes qui pourraient les aider...ils considèrent souvent les commensales comme des mauvaises herbes !











