Et si les cendres de René Dumont étaient déposées au Panthéon ?
Article publié le 13 avril 2007
Radical, jusqu’au-boutiste, utopiste, René Dumont... Sans aucun doute. Mais il a eu raison avant tout le monde sur ce qui nous préoccupe tant aujourd’hui : l’état de la planète. Et si la France voyait en lui un symbole ? Et si après les grands patriotes, notre pays célébrait aujourd’hui un grand visionnaire ?
Il a vu, trente ans avant Nicolas Hulot les dégâts du progrès aveugle, la surconsommation, l’affolement productiviste de notre monde, du monde occidental. Sa crinière était blanche, il était candidat à l’élection présidentielle de 1974, son score était risible :1,32% des suffrages exprimés. C’était un bonne nouvelle pour le dioxyde de carbone, le monoxyde de carbone, le benzène, les métaux lourds. Quel répit pour les polluants !
Sans doute un peu amer, René Dumont, agronome de métier, sociologue par passion, retournait à l’Institut Agronomique de Paris. Il se consolait en échauffant les esprits de ses étudiants chevelus. Dehors, la vie continuait, la vraie : embouteillages monstre, mélodies pour klaxons et pots d’échappement. Oui... la vraie vie, comme dans les film de Sautet : DS Citroën et clop au bec en faisant le plein chez Antar.
René Dumont voit le soleil à Cambrai le 13 mars 1904 et s’éclipse un lundi 18 juin 2001 à l’âge de 97 ans. Il avait à peu près l’âge de l’automobile. Ca pose un homme. Entretemps, je vous le disais, il a concouru à l’élection présidentielle de 1974 sous l’étiquette « écologiste », sorte de gros mot, écrit en lettres vertes un peu rondes, et qui sentait le patchouli, et le fromage de chèvre. Et bientôt, aussi, le pétrole de l’Amoco-Cadiz (1978) au large de Portsall (Finistère).
Mais René Dumont, c’est aussi ce monsieur qui parcourt la planète et s’arrête un jour en Afrique en criant au scandale.
En 1962, il écrit un premier ouvrage « L’Afrique noire est mal partie ». Cela veut dire qu’il y a encore de l’espoir.
En 1980, nouvel opus : « L’Afrique étranglée ». Visiblement, les choses ont empiré.
Puis le dernier en date : « Pour l’Afrique, j’accuse ».
Nous sommes en 1986. L’affaire est pliée. L’Afrique est moribonde. Loin
de moi l’intention de me faire pessimiste, mais avouons que le père
Dumont a, là aussi, vu juste avant tout le monde.
Durant la campagne de 1974, notre homme choisissait de se présenter devant les téléspectateurs avec un verre d’eau et une pomme entre les mains pour leur expliquer que ces ressources étaient précieuses. Certes, on a bu quelques verres d’eau et mangé quelques pommes depuis ce jour. Mais en bouteille, et sous cellophane.
Là maintenant, peut-être, vous vous dites que ce billet est sympathique, mais un peu long pour honorer un lointain ancêtre de Nicolas Hulot, de José Bové et de Dominique Voynet. Certes l’homme, s’il a eu raison avant tout le monde, s’il est à l’origine de l’écologie politique en France, s’il a su dénoncer les dérives du monde moderne, était aussi un écologiste dur : anti-nucléaire, mais pas seulement. Anti-militariste, anti-capitaliste, anti-establishment, quoi d’autre encore ? Un altermondialiste avant l’heure.
Pour cette raison, on ne peut raisonnablement faire de lui le héraut avant l’heure du concept bien défini de « développement durable » qui tend à trouver l’équilibre entre progrès et préservation des ressources. On peut, sans honte, rejeter chez Dumont sa violente critique du capitalisme et des armées, lesquelles, faut-il le rappeler, peuvent se révéler très utiles quand elles sont défensives ou portent un casque bleu.
Cela dit - au-delà de ce que l’on pourrait prendre pour des outrances d’utopiste - la mémoire de René Dumont, n’est pas seulement saluée par les écologistes. Elle est saluée, en creux, par l’époque.
Cette époque qui enfin, douloureusement, laborieusement, presque rageusement parvient tout de même à prendre conscience des méfaits du progrès non raisonné. De multiples lobbys continuent bien sûr de résister, mais l’histoire - ou plutôt la réalité - est en marche.
Dumont est-il recyclable ?
Intertitre provocateur qui m’amène au motif de ce billet... Parce qu’il a eu raison trente ans avant tout le monde ; parce que l’état de santé préoccupant de la planète confirme ses prédictions ; parce que l’enjeu écologique est effectivement vital pour nous, les générations futures, les espèces animales, végétales, l’état des sols, des mers ; René Dumont mériterait de symboliser cette urgence.
Et la France, qui se targue de pouvoir apporter encore quelques "Lumières" au monde pourrait aujourd’hui, envisager sérieusement que les cendres de René Dumont soient transférées au Panthéon. L’idée peut paraître saugrenue, iconoclaste, voire scandaleuse à certains - après tout Dumont n’était pas un patriote mais plutôt un internationaliste. Elle est à discuter. Comme il est d’ailleurs problable que du côté de Stokholm, dans les couloirs du Nobel, l’on se dispute à propos d’Al Gore...
Bonjour et merci de nous avoir rappelé à la mémoire (pour les vieux de 50 ans comme moi) et à la connaissance pour les plus jeunes de ce grand bonhomme qui a su parler avec talent de l’écologie et des problèmes planétaires dans les années qui ont suivi 68. Je me suis permis de mettre le début sur le blog Midi-ecolog avec lien vers l’article, bien sur.
Merci gp. Pour le lien, pas de problème au contraire. Faites passer. J’aimerais bien que ce dessine une opinion collective autour de cette suggestion de transfert des cendres de René Dumont au Panthéon.
Faire un rappel des actions menées par René Dumont est une bonne chose pour relativiser le discours environnemental actuel qui a trop tendance à se perdre dans des considérations politiques où il n’a pas sa place. L’éducation environnementale n’est ni de gauche, ni de droite. Apprendre à connaître et à vivre avec son environnement naturel est aussi important que de savoir lire, écrire ou maîtriser l’usage de la langue de son pays. L’éducation environnementale a autant d’importance que l’éducation civique, ou connaître le code de la route.
On doit à René Dumont une prise de conscience beaucoup plus large de ce que nos modes de vie "modernes" tels qu’ils fonctionnent actuellement ne sont pas compatibles avec la durabilité des ressources dont nous dépendons. Ce n’est pas le fait de rouler en voiture qui perturbe l’environnement, mais le fait que son fonctionnement utilise une source énergétique non renouvelable à l’échelle du temps humain et rejete des déchets toxiques pour nous-mêmes et pour l’environnement. On a déjà beaucoup progressé dans le recyclage des matériaux constitutifs de l’automobile, il reste à lui trouver une source d’énergie renouvelable et ne laissant que des déchets non toxiques ou recyclables.
De même pour de nombreux autres éléments de notre mode de vie actuel et, en particulier, l’agriculture dont nous savons lui faire produire en suffisance les aliments nécessaires à l’humanité. Mais ces méthodes-là peuvent se passer des industries des engrais et produits phytosanitaires telles que nous les connaissons. Le rôle de ces industries serait différent dans un monde basé sur des concepts philosophiques et sociaux également différents. Et c’est bien le mérite de René Dumont d’avoir mis, bien avant beaucoup d’autres, le doigt sur une plaie qui fait mal aux intérêts financiers qui gouvernent les industries amont et aval de l’agriculture productiviste et réduisent l’agriculteur au rang de tâcheron, alors qu’il est, par essence, celui qui utilise la vie de la terre pour produire de nouvelles ressources de vie.
René Dumont était dans son genre un iconoclaste dérangeant les systèmes établis et habitudes acquises et confiant dans le génie inventif de l’homme. Ceux qui s’en réclament aujourd’hui oublient trop souvent que le concept d’utilisation durable des ressources naturelles n’était qu’une partie d’une conception plus globale de la société humaine, incluant le contrôle démographique et les échanges entre les peuples. C’était un concept d’humanisme rationnel et de mondialisation positive très éloigné de la mondialisation financière et mercantile que nous connaissons.
René Dumont a posé une pierre incontournable pour l’avenir de l’humanité. Mais de grâce, laissez le Père René dormir en paix là où il est et ne lui faites pas jouer un rôle qu’il réprouverait. La meilleure manière de lui rendre hommage et de respecter sa mémoire c’est de se comporter dans le quotidien en fonction des principes de préservation de l’environnement dont il a su mettre en évidence la nécessité pour nous-mêmes et pour les générations qui nous suivrons.
Bonne soirée.
Tout à fait d’accord avec le billet ci-dessus. Je vais avoir 50 ans et je me souviens très bien des "coups de gueule" de René DUMONT, qui avait effectivement (malheureusement !) raison avant l’heure. Un autre "dinosaure" m’avait aussi impressionné après que j’aie lu son ouvrage "avant que nature meure" : il s’agit de Jean DORST qui mériterait lui aussi un billet d’humeur. Ecologiquement vôtre. Marie-Claire RENNESON
1974 : mon premier vote...était pour lui. Mais, il faut rappeler qu’il n’était pas seul à avoir raison avant l’heure. Quelques années auparavant, l’écologie politique (qui, par définition ne peut pas être de droite) voyait le jour. D’ailleurs, René Dumont avait accepté de se présenter à la demande des associations et militants écologistes. C’était le candidat le plus "présentable" parmi les écolos : âge, réputation internationale, agronome de renom( premiers écrits avant guerre sur l’agriculture au Tonkin,...), et autres qualités... J’ai moi-même découvert l’écologie, le combat "halte à l’énérgie nucléaire", l’agriculture bio, l’homéopathie..., mis en place des coopératives de consommateurs bios grâce à Piere Fournier qui écrivait dans Charlie Hebdo et la Gueule Ouverte. Souvent, je me pose la question : à quoi cela sert-il d’avoir "eu raison" 35 ans avant les autres, puisqque nous n’avons rien pu changer ?
Merci pour vos réactions.
Je réagis en particulier au dernier paragraphe du commentaire de Peter Schimann.
Bien sûr, je souscris parfaitement à l’idée qu’il faut s’occuper ardemment des questions écologiques, de nos usages quotidiens, de nos modèles de développement avant de songer à tranférer les cendres de René Dumont au Panthéon.
Mais je crois que l’un n’exclut pas l’autre. Bien au contraire. Je crois qu’une initiative de ce genre ne peut qu’avoir un effet bénéfique sur l’évolution des mentalités et donc, indirectement, sur les habitudes de vie. Imaginez l’électrochoc auprès, notamment, de personnes peu sensibles aux questions d’environnement : un "écolo" au Panthéon ! Je crois sincèrement (mais je me trompe peut-être) que certains réexamineraient leur vision de la société à la lumière d’un tel événement.
Alors bien sûr, le Panthéon... Un lieu hautement français, patriotique, où séjournent les "dieux" de la République...
On peut toujours regretter qu’une société ait besoin de symboles pour fonctionner (à titre personnel je ne suis pas le dernier à observer beaucoup de ces phénomènes d’un regard critique) mais c’est ainsi depuis l’aube des temps... Le symbole n’est pas une "fantaisie". D’éminents intellectuels (le structuraliste Roger Caillois par exemple) ont décrit ses racines profondes, sa dimension anthropologique.
Si l’on envisage le symbole d’un point de vue utile, je crois qu’il est donc intéressant que la mémoire d’un homme telle celle de René Dumont puisse être honorée dans le temple de la République ; un lieu fortement attaché à la notion de "patriotisme" certes, mais aussi et surtout "d"humanisme" ; bien au-delà de l’espace "France".
Faut-il rappeler que figurent entre autres au Panthéon, les cendres de Voltaire, Rousseau, Victor Hugo, Zola (en hommage indirect à sa défense de Dreyfus) ; qu’on y retrouve Jaurès (qui s’opposa à la déclaration de guerre de 1914) ; de Victor Schoelcher (qui a combattu l’esclavage avec les moyens de son époque) ; et Jean Moulin, et René Cassin (rédacteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme)... Autant d’esprits que l’on ne peut suspecter d’étroitesse.
Autant de personnages différents, contrastés qui, à mon sens, autorise la venue de René Dumont, à la lumière des enjeux vitaux de notre époque : la sauvegarde de la planète, des ressources, des peuples, des Hommes.
A "symbole" (n’oublions pas la grand messe de la coupe du monde 1998), je préfère "symbole et demi" (célébrations de personnes vraiment porteuses de sens).
René Dumont avait raison sur tout et surtout sur l’anticapitalisme et le pacifisme !
Avant de penser à transferer ses cendres, il faudrait penser à voter pour les écologistes dimanche.
Sinon il ne sert à rien de se lamenter ; Dominique Voynet porte toutes ces aspirations.
A ce propos je vous invite à visionner une petite perle audiovisuelle : " 3 - Moment d’écologie populaire : René Dumont et Dominique Voynet à Lille. A deux semaines de l’élection présidentielle d’avril 2007..."
C’est sur : http://bernardespierre.hautetfort.com
N’hésiter pas à y apporter votre commentaire.
:-)







