NaturaVox : partager pour préserver
ConsoSociétéAlimentationSantéBiodiversitéClimatÉnergies
Le sang d'une ourse

Article publié le 27 août 2007

Repose en paix, Franska, si tu le peux. La justice des hommes, que nous nous étions mis en position de te devoir, par ta mort révèle ce qu’elle est, et d’abord pour eux-mêmes : iniquité systématique, à la fois dissimulée et flagrante.

Les animaux sauvages ont-ils un prénom ? On t’a enlevée à ta forêt natale, on t’a fait subir un long voyage par route, des opérations chirurgicales. Pour pouvoir te ficher, te surveiller, te suivre à la trace technologique ainsi que n’importe quel citoyen du monde moderne. On t’a ouvert le ventre pour y implanter un radio-émetteur. On t’a arraché une dent pour déterminer ton âge. Comme au chien de la fable, on t’a imposé un collier. Pour te maintenir attachée non par une laisse, mais par un GPS relié à plusieurs satellites.
Ainsi kidnappée, déplacée, manipulée, triturée, trafiquée, ainsi informée de l’homme et de sa familiarité brutale, on t’a fait reprendre la route. Enfin, on t’a relâchée sur un territoire que tu ne connaissais pas, où tu n’as pu te fondre, et qui s’est vite révélé hostile : un mois avant ta mort, tu avais déjà des dizaines de plombs de petit calibre dans le corps.

Ils t’avaient appelé Franska, donc. Façon de marquer ta "naturalisation" française ? Le terme paraît bien cruel, quand on pense qu’il s’agissait d’une "domestication" forcée. Que le fait même de te gratifier d’un prénom signifiait ta réduction à l’état d’objet des hommes. D’objet propre à satisfaire les intérêts et les fantasmes obscurs des hommes. Car leur fascination pour le monde naturel n’a d’égale que leur haine secrète envers lui. C’est toute l’histoire de l’humanité : un incessant combat contre la nature. Qui prend parfois les traits de l’amour. D’un amour faux, irresponsable, aveugle. Au nom de l’amour de ton espèce, on t’a fait subir tous ces outrages. C’est une manoeuvre en laquelle les hommes sont maîtres. Ils la pratiquent beaucoup entre eux. Une puissance étrangère envahit un pays et y installe durablement la guerre, ou la dictature, sous prétexte de lui apporter la démocratie et la paix. Dans l’espace privé comme dans l’espace public, on insulte, on souille, on détruit couramment ce que l’on désire et voudrait honorer. Toujours au nom du bien, les peuples sont les dupes continuelles de ceux qu’ils élisent. Le mensonge d’Etat s’étend à tous les secteurs du pouvoir.

Justement, revenons à toi, Franska. Tu as causé bien des problèmes, dans ces Hautes-Pyrénées où tu erras, déracinée de ta Slovénie originelle. Comme bien d’autres ours avant toi, "réintroduits" pour le bien que vous veulent les bureaucrates européens et leurs idéologues écologistes, tu t’es, sans surprise, attaquée aux troupeaux des hommes. De tes pattes puissantes, tu as ouvert les côtes des brebis comme des portails, dévoré leur cœur ou pire encore, tu l’as délaissé. Le carnage apparut maints matins, dans maintes prairies, à maints bergers, qui en restèrent aussi tremblants et traumatisés que leurs bêtes survivantes.

Une nouvelle fois, la colère des éleveurs a monté. Une nouvelle fois, ils ont protesté bruyamment, soutenus par les élus locaux. Comme depuis des années, l’affaire n’en finissait pas. On a même tenté d’effrayer le touriste en plaçant çà et là sur le territoire de telle commune où tu étais passée, des panneaux avertissant le randonneur que le maire dégageait sa responsabilité en cas de rencontre avec le fauve.
Et puis voici qu’en une bien triste aurore de ce mois d’août, un militaire basé sur cette même commune "menacée" écrasait, nous dit-on, l’ourse maudite, sur la route de Lourdes. Aussitôt fait, aussitôt réglé : une tente était dressée autour de l’accident afin de le rendre invisible, et la quatre voies bloquée par les gendarmes cinq heures durant, tandis que les hélicoptères assuraient la surveillance par le haut. Un peu plus tard on montrerait à la télévision la traînée de sang sur le bitume, et le sinistre cadavre de l’ourse éventrée. On expliquerait le scénario : une première voiture aurait, sans s’arrêter, heurté et blessé l’animal, qui aurait poursuivi sa traversée avant d’être frappée une deuxième fois par le véhicule de l’armée.

L’absence de témoins, hors cette mystérieuse conductrice qui n’a songé à se manifester à la police qu’après avoir appris la mort de l’ourse, ne doit bien sûr pas nous faire douter un instant de la véracité des faits. On voit mal les autorités, embarrassées par ce dossier, imaginer de fermer la route à six heures du matin, pour y monter un faux accident avec une ourse repérée, capturée la veille, et déjà sacrifiée. Ou bien poussée sur la voie... Evidemment on peut tout imaginer, pourquoi et comment croire tout ce que l’ « on » nous raconte ? Mais voyons, et la science ? Le rapport d’autopsie confirme, donc... Et puis, à qui aurait profité la mort de Franska ? Euh... A tout le monde ? Puisqu’elle ne se tenait pas bien, puisqu’elle n’avait pas sept ans comme on le croyait mais dix-sept ans, puisqu’elle ne servait ni les intérêts de la région ni les partisans de la réintroduction... ? Un moindre mal eût sans doute été de la ramener chez elle, mais l’homme n’aime pas se désavouer. Si la société est bien basée sur un crime en commun, ses meilleurs complices sont les sourds. Sourds que nous sommes, à force de bruit et d’onanisme audiovisuels.

L’après-midi même, dans le village du militaire qui, après ça, partait vite en vacances, on fêtait, à grands renforts de sono, l’arrivée de la Vuelta, course de vélos espagnole. Au stand de l’Armée de terre, un jeune soldat en treillis distribuait des brochures aux enfants désoeuvrés. Sur celui de la presse locale, on amusait le public avec des quizz sur les derniers vainqueurs du Tour de France. Toute question de dopage oubliée, les gagnants empochaient, ravis, de laids colifichets frappés de publicités. Et du côté des éleveurs, on se promettait d’alimenter à vie en gigot d’agneau l’exécuteur malgré lui d’une pauvre ourse.

Franska, fausse ou vraie victime d’un accident de la route, ourse des sourds, ne nous tends-tu pas un miroir, dans ta triste fin ? Ayant détruit la variété des peuples, réduit le chatoiement de notre humanité, sommes-nous devenus si seuls, sous nos universels tristes tropiques, qu’il nous faut désormais humaniser les bêtes en leur donnant un nom, avant de les détruire, non comme le chasseur tue sa proie, mais dans un réseau de responsabilités administratives et collectives ? Ta mort n’est-elle pas le reflet de la mort que nous nous donnons et nous promettons à nous-mêmes ? Je te vois, je te lis, signe de notre liberté et de notre dignité bafouées. Logique meurtrière d’une pensée calculatrice acharnée contre la pensée sauvage. Ton sang obscènement exposé sur le bitume, il crie de rage, et il est en moi.

Bookmark and Share
90 votes
commentaires
votez :
par jako (IP:xxx.xx7.21.70) le 27 août 2007 à 10H52

j’aime bien vôtre article même si c’est triste cette histoire. Comme en cette saison touristique on ne donnait surtout aucune indications sur les véhicules en cause j’ai aussi pensé à une sale affaire de plus mais bon chui surement parano

votez :
par aurelien (IP:xxx.xx0.150.161) le 27 août 2007 à 11H07

Merci un bel article.

votez :
(IP:xxx.xx2.63.52) le 27 août 2007 à 11H23

L’homme faconne le monde comme son seul habitat naturel, il va donc de soi que l’habitat de nombreux animaux s’amenuise comme une peau de chagrin. Et vouloir essayer de faire vivre des ours au contact d’habitats humains (routes, elevages, cultures...), c’est en effet voué a l’échec.

De la faute des bergers, des autorites, de ces faux amoureux de la nature, c’est un peu facile. Ce serait plutot du fait de besoin humain de croitre et d’asservir la nature pour son confort, et je pense que chacun de nous est concerné d’une facon ou d’une autre. :-/

Yoda

votez :
par Philippe VIGNEAU (IP:xxx.xx3.82.131) le 27 août 2007 à 13H19

le seul tord de Franska aura ete d’aller sur des zones ou l’on ne pratique pas le gardiennage des troupeaux... de battues en battues il est finallement arrive ce qu’ils ont voulu... comme pour Palouma et sa mort mysterieuse, les antis ne reculent devant rien.

Ce sont ces bergers qui ergotent sur le triste sort de Franska, qui laissent des brebis mettre une semaine a crever d’un panari infecte tout ca parce qu’ils ne s’en occupent pas... ce sont ces eleveurs qui lui tirent impunnement dessus ou qui lui font des battues bien sur illegales...

il est grand temps que l’Etat revienne dans les Pyrenees et remette de l’ordre dans cette zone de non-droit.

votez :
par porat (IP:xxx.xx8.156.74) le 27 août 2007 à 22H51

Merci mr philippe vigneau,de prendre le temps de répondre à toutes ces inepties contenues dans cet article.Bientôt le Grenelle de l’environnement,c’est peut-être ce qui explique ce genre d’article,qui fait dans la sensiblerie.J’aimerai bien savoir ce que pense son auteur,de la décision qui vient d’être prise par les ministères de l’agriculture et de l’environnement d’autoriser deux opérations de tir de loups en Savoie/Isère.......http://ours-loup-lynx.info/spip.php...

votez :
par Charles (IP:xxx.xx4.144.229) le 27 août 2007 à 13H58

Oui cela est bien triste. :/-) Néanmoins on peut se demander si cette ourse n’était pas déjà morte en arrivant dans les pyrénées... ? Quel idée de remettre un animal dans une zone où vivent les hommes ! Evidemment qu’il finirait par se faire tuer. Si l’homme a chassé ce type d’animal de cette zone, il ne faut pas l’y remettre. Surtout si cet animal est potentiellement dangereux (Cf. un autre animal : le loup). Cette ourse ne serait certainement pas morte aujourd’hui si elle était restée dans son milieu d’origine c’est à dire en Slovénie... Alors à qui la faute ? A celui qui conduisait cette voiture ? Aux bergers ? ou aux pseudo-écologistes parisiens bien-pensants mais qui imposent aux autres leur vision de l’écologie, mais qui ne font rien chez eux ? Et en plus, tout cela coute du flic : le votre et le mien bien sur. :-((

votez :
par Charles (IP:xxx.xx4.144.229) le 27 août 2007 à 14H15

A ce sujet, je conseille de lire cet article où l’on apprend que les espagnols font bien mieux que nous a ce sujet : http://www.naturavox.fr/article.php...

votez :
par Philippe VIGNEAU (IP:xxx.xx3.82.129) le 27 août 2007 à 16H25

voila bien le commentaire logique de quelqu’un qui a suivit le dossier par la presse :

premiere erreur : ces 5 ours ont ete retires d’un plan de chasse slovene (qui vise a reguler les populations)... bref si ils n’etaient pas venus en France ils auraient fait partie des 50 ours chasses en Slovenie...

deuxieme erreur : des ours il y en a dans les Pyrenees (une vingtaine) qui se portent tres bien du moment qu’on ne les flingue pas...

troisieme erreur : la cohabitation est assez facile (compare au loup) voir ici par exemple

c’est un dossier un peu complexe ou l’on reconnait vite les gens des villes qui en parlent...

meilleures salutations

votez :
par porat (IP:xxx.xx8.156.74) le 27 août 2007 à 22H59

Eh oui Charles,il semble bien qu’ils se débrouillent beaucoup mieux que nous. Pour ceux qui iront lire ces échanges,demandez-vous si nous avons vocation à devenir des boulets,lorsque vous lirez l’idée de mr patrice Hernu qui semble penser qu’il est nécessaire de gérer les deux populations ursines des Cantabriques en commun avec la population ursine des Pyrénées.

votez :
par personne (IP:xxx.xx6.214.112) le 27 août 2007 à 16H53

votre article est beau , mais triste à pleurer un très bel hommage à cette pauvre Franska, oui, d’une façon ou d’une autre , voiture ou pas, ils l’ont ASSASSINEE, après l’avoir torturée, écolos nuls et éleveurs tous les mêmes criminels

Pauvre franska , qui n’avait rien demandé à personne, l’être humain est vraiment Minable

votez :
par Kathleen (IP:xxx.xx4.54.59) le 28 août 2007 à 15H47

Cet article est indispensable. Il nous apprend -au delà du cas de l’ours Franska- qu’à chaque fois que l’homme a essayé d’asservir la nature, la nature se venge d’une façon ou d’une autre, à plus ou moins long terme. Et cette leçon là, il faudra encore du temps avant qu’on soit prêt à l’accepter. Les grecs parlaient du ’Hubris’, l’orgueil des hommes, qui est cause de sa perte. 2000 ans de ’civilisation’ ne nous ont toujours pas appris l’indispensable humilité face à l’environnement dans lequel nous vivons.

votez :
par Glockenspiel (IP:xxx.xx4.133.243) le 29 août 2007 à 15H38

Certains ont trouvé l’article larmoyant, d’autres un peu long, beaucoup intéressant, et c’est heureux ! D’avoir pris du temps pour parler de cette ourse baptisée "Franska", c’est déjà une prise de conscience.

Nous sentons bien que "quelque chose" ne va pas. Pourquoi avoir essayé de réintroduire des ours dans notre pays, alors que nous savons que la majorité des français ne tolèrent les animaux sauvages que chez les autres.

Nous sommes tous debout, indignés si des africains tuent des lions ou des éléphants ; nous pleurons même, si ce sont des lionceaux ou des éléphanteaux : ils sont tellement mignons ! Difficile alors d’avouer que notre économie, "nos sous", passent avant la vie des autres espèces.

Nous nous voulons "bien sous tous rapports", mais en réalité, nous restons coincés dans notre "petite vie". Ce que subissent ces ours, ou autres animaux, pour la réintroduction de leurs espèces, est inqualifiable.

Que de souffrances animales !

votez :
par AVES FRANCE (IP:xxx.xx2.58.42) le 29 août 2007 à 18H38

A l’auteur : Nous autorisez-vous à reproduire cet article sur le site de l’association ?

votez :
par AYA (IP:xxx.xx8.5.107) le 29 août 2007 à 22H00

Oui, j’autorise la reproduction de mon article sur tout site.

Merci à tous pour vos commentaires.

A noter que les Pyrénées espagnoles forment un espace sauvage beaucoup plus vaste et beaucoup moins habité.

Quoiqu’il en soit, il s’agit d’abord dans ce texte d’interroger la face humaine : comment nous reflétons-nous, les uns et les autres, dans le miroir de cette mort ?

votez :
par Invisible man (IP:xxx.xx8.226.50) le 6 septembre 2007 à 08H59

Lisez ce merveilleux texte de Cavanna qui résume tout : http://img525.imageshack.us/img525/...

votez :
(IP:xxx.xx2.149.136) le 6 septembre 2007 à 22H36

Bonjour.

C’ est très méchant de tuer des animeaux pour rien.

les humains sont ils donc superieur, ou inférieur a la race animale ?

Ceux que sont capable de faire certains humains, ( meme beaucoup d’ entre eux,) meme les animeaux ne le font pas.

"Meme la bete la plus féroce connait la pitié, moi je ne la connait pas, je ne suis donc pas une bete".

RICHARD III

WILLIAM SHAKESPEARE.

Bien cordialement.

VINVIN.

votez :
par Orély (IP:xxx.xx8.200.6) le 14 décembre 2009 à 06H38

Quelle tristesse, la cruauté n’a que peu de limite. Pauvre Franska !


Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)
  • [Se connecter]

Les Auteurs deBiodiversité
Jean-Luc Crucifix - 4 articles
çaDérange - 245 articles
Ecoloteky - 177 articles
Jacques Fabry - 5 articles
michel502 - 2 articles
amdg - 26 articles
Entre Deux Eaux - 7 articles
Thierry Follain - 37 articles